La Pologne autorise l’extradition d’un archéologue russe vers l’Ukraine

Un tribunal de Varsovie a jugé recevable, le 18 mars, l’extradition vers l’Ukraine de l’archéologue russe Alexandre Boutiaguine. Moscou évoque des « mesures de rétorsion ». La décision, susceptible d’appel, marque une première : jamais un État membre de l’Union européenne n’avait ouvert la voie à l’extradition d’un chercheur russe vers Kiev pour des faits liés à la Crimée occupée.

Alexandre Boutiaguine (54 ans) est une figure de l’archéologie antique russe. Chef de section au département d’archéologie classique du Musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, il dirige depuis 1999 les fouilles de Myrmekion, une ancienne cité grecque située près de Kertch, en Crimée. Depuis 2014, la péninsule est occupée par la Russie au mépris du droit international.

Après l’annexion, Kiev a cessé de délivrer des autorisations de fouilles. L’archéologue poursuit néanmoins ses travaux, avec le soutien de l’Ermitage et de financements publics russes. Dans les médias ukrainiens, il devient l’« archéologue de Poutine ». C’est précisément la poursuite de ces activités que les autorités ukrainiennes qualifient aujourd’hui d’illégales.

Le 4 décembre 2025, l’archéologue est arrêté dans un hôtel de Varsovie, alors qu’il revient d’une conférence à Prague. Les premières informations évoquent un mandat d’extradition lié à des fouilles menées en Crimée. L’instruction ukrainienne précise depuis les griefs. Selon le Service de sécurité ukrainien (SBU) et le parquet de la République autonome de Crimée, relocalisé à Kherson, Alexandre Boutiaguine aurait provoqué la destruction de la « couche culturelle » de plusieurs centaines de mètres carrés à Myrmekion, sur une profondeur pouvant atteindre deux mètres. Les dommages sont évalués à plus de 200 millions de hryvnias (environ 5 millions d’euros). Les enquêteurs mentionnent notamment la saisie de 30 monnaies d’or, dont 26 frappées sous Alexandre le Grand, ainsi que la destruction de structures archéologiques lors de travaux non autorisés.

Sur le plan pénal, Alexandre Boutiaguine est poursuivi, pour fouilles illégales ayant entraîné la destruction ou l’endommagement intentionnel d’un site archéologique. Pour Kiev, il ne s’agit pas d’une infraction administrative, mais d’une atteinte au patrimoine commise dans un territoire occupé, susceptible de relever des normes internationales de protection des biens culturels en temps de guerre.

Dans le monde académique, les musées et les associations savantes, l’affaire Alexandre Boutiaguine interroge la notion de neutralité scientifique : peut on invoquer la sauvegarde du patrimoine lorsque les recherches sont menées sous l’autorité d’une puissance occupante ? L’anthropologue russe Alexandra Arkhipova évoque une « illusoire tour d’ivoire ». Les chercheurs, dit-elle, ne sont pas extérieurs aux rapports de pouvoir dans lesquels ils s’inscrivent. En Crimée, les fouilles participent à la construction d’un récit historique visant à ancrer la péninsule dans une continuité russe.

Sur le plan juridique, la décision polonaise s’inscrit dans le cadre de la Convention de La Haye de 1954 et de son deuxième protocole de 1999, qui obligent la puissance occupante à encadrer strictement les fouilles. Si la Russie a ratifié la première, elle n’est pas partie au second, contrairement à la Pologne et à l’Ukraine. En jugeant l’extradition recevable, Varsovie en propose une lecture pénale.

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