Hardy Merriman : « Ce que les autoritaires craignent le plus, ce sont les actes de non-coopération »

Hardy Merriman, professeur adjoint à la Fletcher School of Law and Diplomacy de l’université Tufts (Medford, Massachusetts) de 2016 à 2018, penseur et activiste, a longtemps présidé l’ONG International Center on Nonviolent Conflict (ICNC).

Depuis l’étranger, ce qui frappe n’est pas seulement l’ampleur de l’offensive culturelle menée par l’administration Trump, mais aussi la visibilité relativement limitée de la résistance dans le monde des arts et de la culture. Faut-il y voir une série de controverses symboliques, ou bien un phénomène plus structurel ?

Ce que nous observons aujourd’hui correspond clairement à un processus de recul démocratique, voire de délitement démocratique, aux États-Unis. Ce type de situation se produit lorsqu’un aspirant autocrate et un petit cercle autour de lui décident délibérément de suivre une stratégie visant à affaiblir la démocratie afin de consolider leur pouvoir. Cette stratégie mobilise différents leviers, économiques, culturels, sociaux et politiques, et la culture en fait pleinement partie. Nous sommes face, non à une succession d’épisodes isolés, mais à un ensemble cohérent d’actions

Cette stratégie passe aussi par une volonté d’imposer une lecture étroite de l’Histoire, de la culture et de l’identité nationale. Dans quelle mesure cette simplification idéologique est-elle caractéristique des systèmes autoritaires ?

Ils cherchent à simplifier. Les États-Unis sont un pays immense, avec plus de 330 millions d’habitants et une diversité considérable. Pour gouverner de manière autoritaire, il faut réduire cette complexité à deux camps : leurs partisans d’un côté, et ceux qu’ils n’aiment pas de l’autre. Pour y parvenir, il faut écraser la pensée complexe, les questions dérangeantes, l’indépendance intellectuelle. Les récits longs et nuancés ne se prêtent pas à la répétition. Les autoritaires fonctionnent par oppositions binaires, le bien et le mal, et ils étiquettent leur camp comme « bon », tandis que les autres sont si « mauvais » qu’il devient acceptable de les attaquer. C’est ainsi que se créent les conditions du déclin démocratique

Ce qui semble nouveau également, c’est le passage de pressions indirectes, nominations, financements, à une imposition directe d’une vision culturelle et historique, comme au Kennedy Center [centre culturel et lieu de spectacle dont Donald Trump a pris la présidence en mars 2025]. Est-ce inédit ?

À cette échelle, oui. Nous n’avons pas vu un tel niveau de suppression des points de vue et de la dissidence depuis au moins une ou deux générations aux États-Unis. Certains comparent la situation au maccarthysme [des années 1950], lorsque l’État prétendait lutter contre les idées communistes. Mais depuis cette période, rien d’équivalent ne s’était produit

Dans ce contexte, on a vu émerger plusieurs initiatives : Committee for the First Amendment [créé en 1947 en réaction au maccarthysme, relancé en 2025], Collective Courage [mai 2025], Don’t Delete Art [créé en 2020], Fall of Freedom [automne 2025]. S’agit-il de simples gestes symboliques ou de véritables formes de résistance ?

Ce sont des nœuds de résistance très importants. Prenons l’exemple de Jimmy Kimmel. On pourrait dire qu’il s’agissait d’un conflit autour d’un animateur de late show. Mais en réalité, c’était une bataille sur le Premier amendement [de la Constitution américaine] et la liberté d’expression. Si un président peut décider qui a le droit de faire des blagues, alors que peut-il décider d’autre concernant les points de vue autorisés ? D’autant plus que, dans ce cas, il avait déjà réussi à faire pression sur la [chaîne de télévision] CBS pour que [l’animateur et humoriste] Stephen Colbert soit évincé. Qui aurait été le suivant ?

Vous avez qualifié le retour de Jimmy Kimmel à l’antenne de forme de « non-coopération active ». Pourquoi est-ce plus menaçant pour le pouvoir que la protestation seule ?

Les protestations sont essentielles. Pour beaucoup de personnes, y participer constitue la première étape vers un engagement politique plus large. Elles favorisent l’organisation et, lorsqu’elles restent non violentes, elles influencent aussi les comportements électoraux. Mais les protestations ne suffisent pas. Ce que les autoritaires craignent le plus, ce sont les actes de non-coopération : boycotts, grèves, ralentissements, désinvestissements, changements massifs de comportements économiques, sociaux ou culturels.

Dans le cas de Jimmy Kimmel, la cible n’était pas seulement l’État, mais une entreprise privée, ici Disney, qui se pliait à des pressions politiques. Les désabonnements massifs, estimés à 1,7 million en une ou deux semaines, ont représenté, selon mes calculs, des centaines de millions de dollars de pertes annualisées. Cela montre qu’il existe un coût réel à la collaboration avec l’autoritarisme

Les manifestations « No Kings » ont réuni jusqu’à 7 millions de personnes en octobre dernier. Que disent-elles de l’état de la résistance aujourd’hui ?

Si les chiffres se confirment, il s’agirait de la plus grande mobilisation sur une seule journée de l’histoire américaine, soit un peu plus de 2 % de la population. Mais ce qui est frappant, c’est leur dispersion géographique : plus de 2 700 lieux, y compris dans des régions conservatrices. La protestation devient alors un symbole puissant, les gens réalisent qu’ils peuvent se rassembler, que leur nombre est plus important qu’ils ne le pensaient. Les actes de courage sont contagieux. Dans un contexte de désinformation massive en ligne, voir ses voisins, ou des personnes que l’on connaît, se mobiliser, cela rend les choses beaucoup plus concrètes. Et le fait que 7 millions de personnes aient manifesté sans un seul incident de violence, de manière pacifique, disciplinée et organisée, va directement à l’encontre du récit autoritaire

Pourquoi les institutions culturelles ont-elles tant de mal à résister ?

Une grande partie de la répression exercée aujourd’hui prend une forme administrative, telle que des changements de financement, de nouvelles règles, un contrôle accru. C’est plus facile que la répression physique, moins coûteux, et très efficace. Et il est difficile de faire en sorte que ce type de répression se retourne contre ceux qui l’exercent.

Dans le même temps, les règles du jeu ont changé très rapidement. Dans une démocratie stable, on part du principe que l’opinion publique constitue un garde-fou. Dans une démocratie en recul, ce n’est plus le cas. Le nouveau garde-fou, c’est la mobilisation collective. Or beaucoup d’institutions ne sont pas habituées à fonctionner de cette manière

À quoi ressemblerait alors une résistance culturelle réellement efficace ?

Deux éléments sont essentiels : la construction d’alliances et les actes de courage. Il faut d’abord créer de l’unité au sein d’un même secteur, puis bâtir des coalitions plus larges, avec les enseignants, les syndicats, les universités, les communautés religieuses. Les déclarations non suivies d’actions ont peu d’impact. Dans l’environnement médiatique actuel, ce sont les actes de courage qui comptent. Se faire discret ne protège pas : les autoritaires finissent toujours par tester tout le monde. Ce qui les fait reculer, c’est lorsque la répression se retourne contre eux

Pensez-vous que la résistance culturelle va se renforcer ?

Certaines formes de résistance dépendant de grands financements peuvent décliner. Mais les mouvements qui résistent à l’autoritarisme comptent aussi des personnes extrêmement créatives et innovantes. De nouvelles formes émergeront, à condition que des individus soient prêts à agir avec courage.

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