Bangkok (Thaïlande). Ouvert au public depuis le 21 décembre 2025, le nouveau musée « Dib Bangkok » présente plus de 80 œuvres signées d’une quarantaine d’artistes et issues de la collection de Petch Osathanugrah (1960-2023). La disparition soudaine de cet entrepreneur et figure majeure de la scène culturelle thaïlandaise n’a pas entravé l’aboutissement de son projet muséal, désormais porté par son fils, Purat Osathanugrah, à la tête de l’empire économique familial.
La contribution de Kulapat Yantrasast, fondateur de l’agence WHY et membre du conseil consultatif du musée, s’est révélée essentielle. L’architecte a transformé le site d’origine, un ancien entrepôt industriel, en structurant l’ensemble autour d’une cour intérieure, à la manière d’un cloître. Agrémenté de plans d’eau et d’une « chapelle » conique bisautée recouverte de céramique, le lieu privilégie une esthétique minérale dans ses couleurs comme dans ses matières. Cette architecture « introvertie » et géométrique instaure une rupture aussi nette que ses lignes avec le bouillonnement urbain qui l’entoure.
Cette empreinte spirituelle se prolonge dans l’exposition inaugurale, « (In)visible Presence », conçue par l’artiste Ariana Chaivaranon associée à Miwako Tezuka, directrice du musée. S’inspirant du concept bouddhiste de sunyata, que l’on peut traduire par « vide », les commissaires ont privilégié des œuvres en dialogue avec le patrimoine sacré, matériel comme immatériel, offrant au visiteur une expérience à la fois artistique et introspective.
Au son du gong
Le parcours s’ouvre avec Constellations (2015-2025) de Marco Fusinato, une installation composée d’une batte de base-ball enchaînée à un long mur blanc construit en diagonale dans la première galerie. Le visiteur est invité à frapper le mur, à la manière d’un gong dans un temple. Le son tellurique ainsi produit se propage puissamment dans l’ensemble du musée, amplifié par un dispositif d’enceintes dissimulé dans le mur même.
Dans la galerie suivante, Dôme du plaisir (2013), de Jean-Luc Moulène, s’apparente à une ruine architecturale, évoquant le dôme d’un édifice religieux construit en briques miniatures. Suspendue, la structure permet au spectateur de se tenir sous la coupole, isolant son champ de vision, la tête comme cloîtrée. Dans le même espace, Untitled Threshold (2019), réalisé par Hugh Hayden, se présente comme un étroit porche en bois de facture gothique, rappelant les portiques de sécurité ; l’œuvre fait référence aux vagues de violence visant les lieux de culte.
L’étage supérieur déploie un accrochage plus contemplatif et poétique, rendu possible par des galeries aux plafonds bas et à l’éclairage tamisé. L’onirisme imprègne l’ensemble des œuvres, du cadre de lit métallique orné de papillons mécaniques de Rebecca Horn à la sculpture textile composée de coussinets de Louise Bourgeois, en passant par l’installation lumineuse de Cerith Wyn Evans évoquant l’incandescence de bougies. Un onirisme parfois renforcé par des correspondances sensorielles, comme dans l’installation de Pae White, entre chandelier et encensoir, parsemée de pétales de roses.
Les artistes thaïlandais s’inscrivent dans la même veine. Emerald (2007), installation vidéo d’Apichatpong Weerasethakul, montre une chambre vide progressivement saturée d’éléments pâles et volatils, laissant apparaître par intermittence des visages fantomatiques sur les lits. The Unheard Voice (1995), de Somboon Hormtientong, composée de quatorze colonnes récupérées après la démolition d’un temple en province, est présentée dans une salle conçue à sa mesure. L’œuvre évoque ainsi une chapelle ardente, où les piliers reposent horizontalement sous la lueur diffuse d’une constellation de petites lampes. Une cérémonie impliquant des moines bouddhistes y a d’ailleurs été organisée le matin de l’inauguration de Dib.
Esthétique de l’impermanence
Le dernier étage se distingue par deux galeries entièrement consacrées à Montien Boonma (1953-2000, [voir ill.]), considéré comme l’un des pères de l’art conceptuel en Thaïlande. On y découvre plusieurs œuvres majeures, dont Arokayasala : Temple of the Mind (1996), une structure arquée et olfactive faisant directement référence aux hospices de l’Empire khmer. Profondément marqué par la maladie tout au long de sa vie, l’artiste a fait de la méditation sur le corps et l’esprit le fil conducteur de son œuvre. À l’instar de Hormtientong, Boonma incarne avec force une esthétique de l’impermanence, héritée du bouddhisme.
Des œuvres sont également présentéee en extérieur. Sur la terrasse figurent Breast Stupa Topiary (2013), de Pinaree Sanpitak, soient des structures métalliques ajourées évoquant des stupas bouddhistes aux formes mammaires, ainsi que Straight Up (2025) de James Turrell, un belvédère dédié à la lumière du soleil, évoquant étrangement un minbar par son escalier à forte pente et son profil triangulaire à angle droit. Au centre de la cour intérieure, les reconnaissables sphères de pierre d’Alicja Kwade [voir ill.] soulignent cette dimension cosmique avec une touche ludique, tel un jeu de billes à l’échelle monumentale.
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