À la Galerie Maubert, le corps féminin vécu

Paris. La notion de « corps vécu » [apparue en 1945, dans la Phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty, ndlr] revient en force depuis le milieu des années 2000 dans les courants féministes, non sans connaître des évolutions philosophiques et sémantiques. Son incarnation dans le champ artistique revêt aussi de nouvelles formes. La réunion à la Galerie Maubert d’œuvres récentes de trois artistes de la galerie, Agnès Geoffray, Elizaveta Konovalova et Nathalie Talec, associés à celles d’Angélique Jacquemoire et de Yosra Mojtahedi, offre à cet égard un quintet intéressant par sa teneur et diversité d’expression : photographie, peinture, dessin, sculpture et installation. Certaines créations ont été conçues spécialement pour l’exposition comme les dessins et céramiques noires émaillées de l’artiste iranienne Yosra Mojtahedi, montrant des entrelacements de corps, d’organes, de chevelure, de végétaux et d’animaux, métaphore confinant au sacré dans cette hybridation de différents univers (des pièces uniques affichées à de 1 400 € à 2 600 € pour les dessins, et de 2 900 € à 10 500 € pour la céramique).

En contrepoint, la série de photographies d’Agnès Geoffray, conçue dans le cadre de l’exposition « Beauvoir, Sartre, Giacometti » présentée l’an dernier à l’Institut Giacometti, prend le contre-pied de Giacometti qui affirmait ne pouvoir « jamais faire qu’une femme immobile et un homme qui marche ». En neuf postures d’un corps de femme qui successivement chavire, oblique, marche, se courbe, déploie ses bras ou les déplie, elle dresse, dans un contre-jour effaçant les traits du modèle et accentuant les lignes de sa silhouette longiligne, une figure manifeste de l’état d’un corps féminin dissident ([voir ill.], prix de 3 800 € à 6 500 € selon la dimension du tirage, en édition de 4).

Vulnérabilité

Changement de registre avec Nathalie Talec et sa série « Anonymous (no)body », fusion, inspirée de la sculpture inuit, d’un corps en argile de porcelaine avec un morceau de corail, tandis que « Bandage » met en scène un corps féminin blessé, meurtri, symbolisé par une frêle silhouette rouge peinte à l’aquarelle et couverte en partie d’un pansement (2 900 € pour chaque dessin, et de 2 800 € à 3 800 € pour les sculptures). De vulnérabilité et protection, il est également question dans les trois pièces uniques réalisées pour l’exposition par Elizaveta Konovalova sous la forme d’une installation composée de la photographie, imprimée sur un rectangle de soie suspendu et lesté d’un sac de sable, d’un détail agrandi d’une main sculptée en appui sur un tenon (3 000 € chaque pièce).

C’est un monde de regards silencieux, fixes ou baissés, sources également de fictions narratives, que livrent les peintures petit format de visages d’Angélique Jacquemoire, réalisées à partir de photos ou de vidéo VHS mises au rebut qu’elle glane pour leur donner une autre vie, une autre dimension, pétries de mystère mais jamais de déploration (prix de 1 400 € à 2 500 €).

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