De gauche à droite, les révoltés Kim Gordon de Sonic Youth, Bruce Springsteen et l’étoile montante Jesse Welles. MONTAGE NOUVEL OBS
Protester en chanson est un des socles de la culture américaine. Depuis que les premières cordes ont vibré sous les doigts calleux des esclaves affranchis, depuis que les ballades des pionniers se sont muées en complaintes ouvrières, la contestation s’est glissée dans le grain même des voix made in USA. Ce n’est pas un hasard, ni une mode passagère. Le premier amendement de la Constitution place et protège l’expression au sommet des libertés.
Les « protest songs » ont résonné dès le XIXᵉ siècle, pour traiter de la guerre de Sécession (« When Johnny Comes Marching Home »), l’abolition de l’esclavage (« Sometimes I Feel Like a Motherless Child ») jusqu’aux hymnes défendant le droit de vote des femmes (« The Woman’s Emancipation Song »). Puis, vint l’âge d’or, de 1940 à la fin des sixties. Bob Dylan pleurant le crime raciste « The Death of Emmett Till », Nina Simone crachant son « Mississippi Goddam » contre la ségrégation, Joan Baez brandissant « We Shall Overcome » comme un étendard pour les droits civiques. Et par-dessus tout, « This Land Is Your Land » de Woody Guthrie, ode aux désillusions américaines, reprise ad nauseam ces derniers mois, comme si l’on cherchait à s’accrocher aux promesses trahies.
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Aujourd’hui, tanquis que la rappeuse allumée Nicki Minaj, autoproclamée « reine du rap » et « probablement la première fan du président » américain, défend bec et surtout ongles l’univers MAGA (Make America Great Again), les voix combatives se multiplient ailleurs, dans les marges redevenues fécondes. Bruce Springsteen vient de s’armer de son capodastre pour dénoncer ce qui se passe au nom de l’ordre. Son nouveau morceau, « Streets of Minneapolis », cible l’ICE – la police américaine de l’immigration qui résume à elle seule la brutalité de l’administration trumpienne. Dans cette ville du Minnesota, deux personnes ont été abattues par des agents : Renee Good, mère de famille de 37 ans, le 7 janvier et Alex Pretti, infirmier du même âge, le 24 janvier par la police des frontières (CBP). « Durant l’hiver 2026, nous nous souviendrons des noms de ceux qui sont morts dans les rues de Minneapolis », prévient le Boss de sa voix éraillée, dénonçant celui qu’il qualifie de « tyran américain ».
Quelques mois plus tôt, Jesse Welles, figure montante de la scène folk politique contemporaine adoubé par la poétesse Joan Baez elle-même qui voit en lui l’avenir du genre, a imaginé le très satirique « Join Ice ». Dans ce morceau grinçant, l’auteur compositeur interprète de 33 ans, natif de l’Arkansas, se glisse dans la peau d’un agent de l’ICE pour tourner l’agence en dérision, caricaturant ses recrues en soldats déshumanisés qui traquent immigrés et minorités.
« La semaine dernière, c’était plutôt dur, j’ai mis des menottes à un enfant.
J’ai attaché une dame à une camionnette.
Nous pouvons nous faufiler en ville, traquer les gens qui travaillent.
J’ai entendu dire qu’ils avaient un excellent régime d’avantages sociaux.
Rejoins Ice, mon garçon, n’est-ce pas sympa ? »
Sur TikTok ou Instagram, depuis plusieurs semaines, les chanteurs folk ont frotté leurs cordes révoltées pour interpeller les jeunes générations. L’inconnu Joseph Terrell a composé « Genuine American Hero », alors qu’il « bouillait de colère » après le décès de Renee Good. « Il nous protège et nous arrache de nos maisons et de nos bureaux, oui c’est un authentique héros américain » ironise ce nouvel hymne anti-ICE, qui cumule déjà des millions de vues en ligne.
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L’infatigable Loner n’est pas en reste : « Il faut chasser les fascistes, nettoyer la Maison-Blanche. » En septembre dernier, Neil Young avait publié son pamphlet « Big Crime » contre les dérives populistes du 47ᵉ président des Etats-Unis, comme il avait jadis brocardé Nixon, Reagan ou Bush – tous ces prédécesseurs de l’ex-magnat de l’immobilier devenu maître de la Maison-Blanche.
Les chanteurs s’étaient déjà mobilisés lors du premier mandat de Trump. Les femmes en particulier. Après Patti Smith et Joan Baez, Fiona Apple, 48 ans, avait décidé d’accompagner la Women’s March au lendemain de l’investiture de Donald Trump, le 21 janvier 2017, avec l’inédit « Tiny Hands ». Son unique refrain ne laisse aucune ambiguïté : « On ne veut pas de tes petites mains à proximité de nos culottes », référence directe aux propos obscènes du président qui se vantait « d’avoir peloté des femmes sans leur permission ».
Curieusement, si le rap et le hip-hop se montrent les plus hargneux dans la guerre anti-Trump, l’ultrapopulaire country figure parmi les moins représentées dans cette fronde d’harmonie. Serait-ce parce que ses racines sont devenues trop conservatrices, trop réactionnaires, désormais alliées du pouvoir plutôt que de la contestation ? Pas pour Judy Klass. Cette compositrice interprète, qui enseigne ces mélodies du Sud, a dédié un album entier aux chants de révolte. « Protest Songs in an Age of Trump » aborde l’actualité sombre comme le faisait le folk de la Beat Generation. Son titre « Nasty Women » est même devenu malheureusement célèbre après que Donald Trump a surnommé Elizabeth Warren, vice-présidente du groupe démocrate au Sénat, de « vilaine femme ».
La campagne électorale de Donald Trump et son élection inattendue en 2017 ont provoqué une étincelle dans une botte de paille dans la pure tradition des chansons protestataires. Angel Olsen, 39 ans, née au Missouri, a soutenu à sa manière les associations et organisations menacées par la politique trumpiste, à l’instar du Planning Familial ou le People’s Planet Movement. « Fly on Your Wall » a servi d’incipit à la compilation « Our First 100 days », destinée à susciter l’espoir et le changement face à des menaces devenues malheureusement réalité.
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Kim Gordon, icône alternative et cofondatrice de Sonic Youth, a partagé une version retravaillée de « Bye Bye », adieu définitif et cinglant à l’ère Trump. Dans ce morceau minimaliste et glacial, la bassiste guitariste chanteuse de 72 ans distille son mépris avec une économie de moyens qui rend le propos d’autant plus percutant. « Rougeole, allergie aux arachides, avortement, travailleuse du sexe, lesbienne, femmes. Au revoir. » Soit la litanie des mots interdits par l’administration Trump dans les demandes de subventions. Comme pour signifier que le temps est venu de tourner la page – ou plutôt de l’arracher.
La communauté latino et ses 58 millions d’âmes américaines, s’engagent parfois aussi. Outre Bad Bunny à la mi-temps du Super Bowl, le 8 février prochain, Taina Asili, musicienne et militante américaine, née de parents portoricains, lève la voix. En espagnol, accompagné par sa Banda Rebelde, le titre « No Es Mi Presidente » (« Ce n’est pas mon président ») pourfend le chef d’Etat républicain : « Défiant, ingouvernable, nous le rejetons et nous ne le craignons pas. »
Certains cousins anglais n’hésitent pas à se moquer non plus du QI de Trump, de ses discours, sa rhétorique, son narcissisme exacerbé et de ses « petites mains vulgaires, sur le bouton de la bombe nucléaire », comme l’a fait avec brio Franz Ferdinand sur « Demagogue ».
Quelque chose a changé dans le grain de la protestation américaine. Elle n’est plus seulement folk ou acoustique. Comme la vision fasciste de Donald, elle est virale, fragmentée, transmise par algorithmes et vues par millions. Mais elle conserve pourtant cette même urgence, cette même rage venue des tripes. Celle d’une nation capable de chanter, en mélodies, sa propre apocalypse.
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