
Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes). Gérard Azoulay chercherait-il à s’ériger en porte-parole d’une scène contemporaine d’un genre nouveau, comme le firent en leur temps d’éminents critiques d’art tels que Gabriel Albert Aurier (1865-1892) et Pierre Restany (1930-2003) ? Le responsable de l’Observatoire de l’Espace, le laboratoire culturel du Centre national d’études spatiales (Cnes), qualifie volontiers l’exposition qu’il a conçue pour l’Espace de l’Art concret d’« exposition-manifeste se voulant fondatrice dans la conceptualisation de l’art extraterrestre contemporain ». Les onze gestes artistiques soigneusement sélectionnés par le commissaire parmi la soixantaine d’œuvres de la collection d’art contemporain de l’Observatoire seraient donc, d’une certaine manière, les « témoins » de l’art spatial tel qu’il se développe aujourd’hui. Mais suffit-il de conceptualiser une démarche adoptée par plusieurs créateurs pendant un court laps de temps pour entrevoir l’affleurement d’une nouvelle sensibilité artistique ? Rien n’est moins sûr.
Des œuvres « impossibles à produire sur Terre »
Le genre du manifeste artistique disposant d’une double fonction prescriptive et normative, les auteurs des textes de l’exposition se sont attelés à énoncer les principes fondamentaux de l’« art extraterrestre ». Primo, ce type d’art requiert des moyens technologiques d’accès à l’espace au sens du cosmos : avions « zéro gravitation » proposant des vols paraboliques, Station spatiale internationale (ISS) ou encore ballons stratosphériques. Secundo, l’art extraterrestre n’est ni l’émanation d’une vision techniciste de l’art – il peut s’incarner à travers des médiums variés – ni le reflet d’une vision conquérante du cosmos. Tertio, les œuvres relevant de l’art extraterrestre sont « impossibles à produire sur Terre »,à en croire Gérard Azoulay. L’idée est partagée par l’écrivain Éric Pessan, qui, dans un essai publié dans le catalogue de l’exposition, avance que « l’art spatial se produit dans l’espace, ou bien dans un avion dont les moteurs viennent de se couper et qui offre l’expérience la plus proche de la véritable impesanteur ».
À travers ces lignes, on comprend que ce qui fait œuvre dans l’art spatial, c’est l’interaction du corps de l’artiste et/ou d’un médium avec l’espace – une forme très spécifique de land art, en somme. L’art extraterrestre contemporain s’inscrit donc dans le prolongement des expérimentations de Space art menées dans les années 1980-1990 par des artistes comme Pierre Comte et Joseph McShane. Pourtant, si l’on « ne fait pas de l’art extraterrestre au confort de son atelier » selon Pessan, l’huile sur bois ISS Screenspace (2025) de Rob Miles est présentée dans l’exposition alors que sa réalisation ne résulte aucunement d’une interaction avec l’espace : l’artiste a simplement utilisé un casque de réalité virtuelle et des archives du Cnes pour représenter l’intérieur de la Station spatiale internationale.
En incluant ce type d’œuvre au corpus de l’art extraterrestre, Gérard Azoulay prend le risque de le muer en étiquette fourre-tout pouvant littéralement englober toutes les œuvres produites lors des résidences de création de l’Observatoire, aussi différentes soient leurs modalités de fabrication.
Un manifeste permet de faire connaître l’existence d’un groupe d’artistes. Néanmoins, comme le notait la sociologue Nathalie Heinich en 2017, « un groupe artistique n’est pas seulement un agrégat de personnes : c’est aussi l’expression d’une tendance esthétique, la systématisation et l’explication d’affinités communes ». Le groupe artistique est en outre un « collectif sciemment constitué par les créateurs eux-mêmes ». Seulement voilà, à bien y regarder, le seul point commun entre les artistes exposés à Mouans-Sartoux est leur résidence effectuée au Cnes au cours des dernières années. Ces plasticiens ne partagent aucune affinité esthétique particulière, pas plus que ne les relie un quelconque sentiment d’appartenance à un collectif.
Un ensemble un peu trop disparate
L’« art extraterrestre » apparaît donc comme un ensemble hétérogène, qu’illustrent la diversité d’approches et la qualité très inégale d’œuvres réalisées dans des conditions analogues. Sur les onze pièces de l’exposition, sept ont été produites dans le cadre de la résidence « Zéro-G » (vol parabolique). Qu’ont en commun des gestes aussi simples que Hors-soi (2024) de Stéphanie Solinas et Écart (2025, (voir ill.]) d’Alain Bublex, qui témoignent de l’impossibilité du faire artistique dans un état d’impesanteur, et le travail sur la matière dont résulte Indicibles corps (2025) d’Arthur Desmoulin ? L’installation photographique de Bublex documente sa tentative infructueuse de cadrer une cible lors de la phase d’impesanteur, les formes organiques en céramique émaillée de Desmoulin résultent quant à elles de la torsion de sculptures en latex soumises à l’impesanteur.
Ces propositions restent, somme toute, assez classiques : les artistes sont loin d’avoir exploré toutes les potentialités des moyens mis à leur disposition par le laboratoire. Pour l’heure, il est donc prématuré de parler d’un « art extraterrestre » capable d’ouvrir un « nouveau chapitre de l’histoire de l’art », pour reprendre les mots d’Azoulay.
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