Trop-plein de vrais-faux vainqueurs aux municipales

Économie et Politique
La chronique de Jean-Michel Lamy

Dès le premier tour des municipales, 93 % des communes connaissaient déjà le nom de leur maire. Le vote de proximité est roi. Au second tour, grandes villes et villes moyennes font le show autour d’enjeux projetés sur la présidentielle de 2027. Le vote politique est roi. Toutefois, un seul lieu, la capitale de l’Occitanie, incarne en pleine lumière la mission de l’écosystème entrepreneurial – l’oublié de la campagne électorale. La faille est géante. Les résultats sont regardés avant tout à travers les postures des chefs de partis sur leurs concurrents.

L’union des droites voulue par Jordan Bardella n’a pas fonctionné

“Ô Toulouse”, les patrons locaux ont argumenté sur le danger d’un maire LFI (La France insoumise) au programme indifférent sinon hostile à la préservation des canaux de la compétitivité aéronautique. L’édile sortant divers droite, Jean-Luc Moudenc, a ainsi été sauvé par 54,4 % des voix alors qu’il était arithmétiquement perdant par l’alliance PS-LFI. La preuve qu’une “conscience industrielle” peut triompher des promesses tous azimuts de gratuité. Le fil existe, mais il est ténu. Sans mobilisation sur le terrain, tout est perdu, honneur compris. Dans les débats publics, cette leçon de Toulouse n’aura guère été saluée.

La mise en route pour l’Élysée des bataillons RN ne commencera qu’après le 7 juillet, date du verdict du procès visant le litige Marine Le Pen-Parlement européen.

In fine, la répartition des sièges communaux entre les forces politiques présentes au précédent scrutin n’a que peu bougé. Avec deux bémols. Les couleurs écologistes enregistrent un recul. Les Insoumis réalisent une percée d’autant plus visible qu’ils ne concouraient quasiment pas en 2020. Au premier et au second tour, la participation s’est établie respectivement à 57,2 % et 57,38 % des électeurs inscrits. Ce score est historiquement faible, onze points en dessous de la moyenne observée depuis le début de la Ve République. En 1989, le taux d’abstention n’était que de 27 %. La perte continue de confiance dans l’action publique se confirme. Loin de ce constat, les leaders politiques affichaient tous leur satisfaction au soir du 22 mars.

Qu’en est-il ? Côté RN (Rassemblement national), tous les maires sortants, sauf à Villers-Cotterêts, conservent leur mandat. Le succès est manifeste dans de nombreuses villes moyennes de moins de 20 000 habitants. En revanche dans les capitales régionales, le plafond de verre demeure. L’union des droites prônée par Jordan Bardella n’a pas fonctionné. La prise de Nice par Éric Ciotti, allié avec sa propre formation, reflète d’abord des réalités locales. De toute façon, la mise en route pour l’Élysée des bataillons RN ne commencera qu’après le 7 juillet, date du verdict du procès visant le litige Marine Le Pen-Parlement européen.

Confusion permanente à droite comme à gauche

Versant Les Républicains (LR), l’habitude est de ratisser large en s’attribuant les étiquettes divers droite. Ce qui donne au premier tour une aisance chiffrée sur plus de la moitié des agglomérations de plus de 9 000 habitants. Au second tour, LR a notamment raflé Clermont-Ferrand, “socialiste” depuis plus d’un siècle, mais a dû lâcher Nîmes. Le bilan est globalement préservé. Fort de ne pas avoir cédé à la tentation RN sauf pour trois alliances formelles, le président du parti, Bruno Retailleau, proclame : “il faudra une rupture radicale, j’y suis prêt”. Fort bien, mais la question du traitement de la cohorte de rivaux “élyséens” au sein ou aux franges du LR reste entière.

Les municipales n’échappent pas à la règle : le théâtre d’ombres des cartels électoraux prend le pas sur le combat essentiel de l’adaptation du pays à la donne compétitive.

Le bloc central recense Édouard Philippe redevenu maire du Havre. L’ancien Premier ministre veut y voir le gage d’une future dynamique. Gabriel Attal, patron de Renaissance, dispose de la cagnotte de son mouvement et d’un livre-programme bientôt en vente. Le parti s’enorgueillit de victoires à Bordeaux et Annecy. Et après ? Personne n’a la clé de la désignation d’un candidat unique allant des LR, voire de Reconquête, jusqu’au centre droit, voire centre gauche. Primaire ? Sondages ? Pour le socle commun, les municipales n’ouvrent que sur une confusion persistante.

Les idées programmatiques c’est bien, encore faut-il rencontrer une sociologie électorale.

Pour sa part, le PS rejoue la gauche irréconciliable avec les Insoumis sans beaucoup de grain à moudre. Le parti conforte sa position dans sept des plus grandes villes du pays dont Paris et Marseille. Il constate l’échec du partenariat avec les Insoumis, notamment pour les emblématiques Toulouse, Clermont-Ferrand, Poitiers, Avignon ou encore… Tulle (fief de François Hollande). “LFI nous a fait perdre. Il n’y a plus de place pour l’ambiguïté stratégique”, diagnostique Boris Vallaud, le député des Landes. À quoi LFI réplique par son “entrée fracassante dans les conseils municipaux”. Ce qui renforce la stratégie d’entrisme de la “gauche de rupture” à tous les échelons de la société. Les trophées de Saint-Denis et de Roubaix serviront de crash-test vérité aux thèses LFI.

L’ombre portée de la présidentielle

Cibler Jean-Luc Mélenchon comme le repoussoir en chef des déconvenues PS est une impasse. Les Insoumis travaillent le terrain électoral avec un corps de doctrine qui a sa propre autonomie. Ils resteront ce qu’ils sont. Il appartient aux sociaux-démocrates PS de s’accorder sur un narratif convaincant. C’est la mission que s’est fixée le social-démocrate Raphaël Glucksmann. Les idées programmatiques c’est bien, encore faut-il rencontrer une sociologie électorale. Le leader Insoumis a la sienne, celle des jeunes et des quartiers, celle du voile dominant. Il ne fera cadeau à personne de son concept de “Nouvelle France”.

Les municipales n’échappent pas à la règle des élections françaises où le théâtre d’ombres des cartels électoraux prend le pas sur le combat essentiel de l’adaptation du pays à la donne compétitive. L’acte de décentralisation est porté disparu. Adieu à la nécessité d’une clarification entre échelons du millefeuille territorial. Le retour à un réel pouvoir fiscal et réglementaire du maire sur son environnement local n’est même pas débattu. Les candidats ont préféré s’engager sur des thèmes hors de leur champ de compétence. La fuite sur les chemins de traverse masque les fragmentations territoriales entre plusieurs France électorales.

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