Selon le dernier classement du magazine américain Forbes, qui tient les comptes depuis 1984, les milliardaires sont toujours plus nombreux : 3 028 en novembre 20251, contre 470 en 2000. Et ils sont plus riches qu’ils ne l’ont jamais été, avec une fortune cumulée de 16 100 milliards de dollars). 9 des 10 personnes les plus fortunées du monde sont américaines. Et la seule personnalité non américaine dans ce peloton de tête est le Français Bernard Arnault (LVMH), septième.
Mais qui sont ces élites internationales et quelles sont leurs trajectoires ? Comment, au sein d’un pays, se structure le pouvoir économique ? Lancée en 2020 par un consortium international de plus de 70 chercheurs et chercheuses de 16 pays, la base de données sur les élites économiques mondiales (ou WED, pour Word Elite Database)2 rassemble des informations publiques sur plus de 3 500 individus occupant des positions de pouvoir économique. Une « élite économique » qui pèse pour plus de la moitié du produit intérieur brut (PIB) [6] des 16 pays concernés par l’étude.
Cette base de données recoupe de nombreuses informations telles que l’âge, le genre, le lieu de naissance, le niveau de formation, le diplôme et la discipline étudiée, et l’origine sociale de ces élites. Les premiers résultats, qui donnent à voir une photographie des élites économiques en 2020, ont été publiés dans The British Journal of Sociology3.
Les élites économiques présentent partout des traits communs. Elles sont très majoritairement masculines, quinquagénaires, urbaines et plus diplômées que la moyenne. Mais l’étude met aussi en évidence de fortes disparités nationales.
Une méthodologie harmonisée
« Après plus de deux ans de discussion pour tenir compte des spécificités nationales, nous avons retenu trois critères pour définir les individus faisant partie de cette élite économique : la taille de l’entreprise, la fortune des individus et la capacité à fixer les règles du jeu économique », explique le sociologue François Denord4, qui dirige l’équipe française.
Pour la taille de l’entreprise, les chercheurs se sont fondés sur les indices boursiers comme le CAC 40 pour la France ou la base Orbis5 pour les entreprises non cotées. Pour déterminer le patrimoine des personnes, ils se sont appuyés sur la presse économique, et notamment sur les classements des principales fortunes professionnelles, comme celui des magazines Challenges6, en France, et Forbes, à l’international. Plus original, les auteurs ont aussi identifié les individus (parlementaires, banquiers, responsables d’organisations professionnelles, lobbyistes, etc), susceptibles d’avoir une influence sur les règles du jeu économique.
Ainsi, 229 personnes ont été retenues pour la France, 336 pour l’Italie, ou encore 470 pour la Russie. Au total, la base de données WED compte 3500 individus. S’y mêlent chefs d’entreprise, politiciens, hauts fonctionnaires, avocats, banquiers d’affaires, personnalités à la tête d’organisations patronales ou de syndicats professionnels, ou encore de cercles de réflexion.
« Les études sur les élites économiques ne sont pas nouvelles mais comparer leurs trajectoires, sur un aussi grand nombre de pays, à partir de critères communs et avec des données harmonisées est inédit », pointe Bruno Cousin, sociologue au Centre d’études européennes et de politique comparée7 et membre de l’équipe italienne.
Pour alimenter la base, chaque équipe a utilisé les multiples sources disponibles dans le pays considéré afin de réaliser « une » : questionnaires biographiques, dictionnaires biographiques publics (comme le Who’s Who), sites spécialisés (comme celui de la Société générale de presse), articles de presse, encyclopédies en ligne, rapports d’activité, pages LinkedIn des individus, annuaires des grandes écoles, etc.
Dans le cas français : 38 % des dirigeants retenus dirigent une entreprise du CAC 40 et 10 % de grandes entreprises non cotées, mais de taille comparable ; 25 % des individus apparaissent dans le palmarès annuel des fortunes professionnelles dressé par Challenges ; 27 % sont issus d’instances publiques de gouvernance économique, de groupes d’intérêts, d’organisations nécessaires au mode des affaires (avocats, consultants, financiers, etc.).
Les équipes nationales ont parfois dû composer avec des données disparates. Par exemple, au Royaume-Uni, le lieu de naissance n’est pas systématiquement disponible, contrairement à ce qu’il en est en Italie. Même problématique pour la profession des parents. En France, il est facile de collecter les données : diplômes, expériences professionnelles et même vie de famille ou vie publique sont affichés sur les différents réseaux sociaux ou exposés dans certains magazines grand public.
C’est moins le cas dans les pays anglo-saxons, en Allemagne ou en Pologne. « Cette discrétion tient dans certains cas à l’histoire de ces pays : quand les parents ont pu servir des régimes autoritaires, cela s’avère aujourd’hui stigmatisant », ajoute François Denord.
Des élites aux visages contrastés
Premier constat : les élites chinoises et polonaises figurent parmi les plus jeunes, avec un âge médian autour de 55 ans (7 % ont même moins de 40 ans), quand celles des États-Unis comptent parmi les plus âgées, avec 62 ans. « Cela tord le cou à l’image d’Épinal d’élites économiques américaines plus jeunes, promue par la visibilité médiatique des nouveaux entrepreneurs de la Silicon Valley et, plus généralement, de la tech », souligne Bruno Cousin.
La France, avec des élites d’une moyenne d’âge de 59 ans, se situe dans une position intermédiaire. En Russie, l’âge médian des élites économiques apparaît aussi relativement jeune, « vraisemblablement en lien avec les transformations depuis les années 1990-2000, entre acteurs de l’ancienne économie parallèle de l’ancien régime soviétique, ceux convertis au capitalisme, ou encore les nouveaux entrepreneurs », précise Vitalina Dragun, doctorante en sociologie au Centre de recherche en économie et statistique8 et à la tête de l’équipe russe.
La question du genre révèle également des écarts (et un plafond de verre) persistants à la tête des entreprises, et ce, dans le monde entier, même si la présence féminine progresse dans les conseils d’administration. Pour François Denord, les résultats suivent les indices d’inégalité entre hommes et femmes mis en évidence par les organisations internationales et de nombreuses ONG comme le Word Economic Forum : les pays scandinaves apparaissent plus égalitaires, la Chine et la Russie sont en queue de classement, et la France se situe, là encore, dans la moyenne.
« C’est que, même lorsqu’il existe des dispositifs – comme, en France, la loi Copé-Zimmermann de 2011, qui oblige les grandes entreprises à nommer au moins 40 % de femmes au sein de leur conseil d’administration et de surveillance –, cela n’a pas de réelle incidence sur les postes dirigeants », précise François Denord. Bien que des sanctions existent (par exemple, l’annulation des nominations non conformes), les progrès restent limités. En France, une loi de 2021, plus contraignante, fixe des objectifs progressifs : 30 % de femmes cadres dirigeantes et membres des instances dirigeantes d’ici à 2027, puis 40 % en 2030. Les entreprises disposeront de deux ans pour se mettre en conformité, sous peine de pénalités financières pouvant atteindre 1 % de la masse salariale.
L’importance du lieu de naissance et du niveau d’éducation
Les parcours scolaires diffèrent eux aussi selon les pays. Au Royaume-Uni et en Italie, un diplôme universitaire en trois ou quatre ans suffit souvent pour accéder aux postes de pouvoir économique. Dans la plupart des pays, c’est le master qui domine, notamment en France (67 %). En Allemagne (36 %), en Chine (27 %) et aux États-Unis (21 %), en revanche, le doctorat s’impose, alors qu’il n’est détenu que par 8 % des élites économiques françaises.
« Dans certains pays comme la France, au-delà du niveau de formation, c’est souvent le prestige de l’établissement qui pèse le plus dans la sélection des élites. C’est beaucoup moins vrai en Allemagne. Il faudrait peut-être s’interroger un peu plus souvent sur les inconvénients et les avantages de chacun de ces deux modes de sélection », remarque Bruno Cousin.
Enfin, la géographie sociale de ces élites révèle deux tendances majeures. D’un côté, une forte centralisation nationale : en France, 39 % des élites économiques sont nées dans la métropole parisienne, contre seulement 14 % à Londres pour le Royaume-Uni et 17 % à Milan (la capitale économique du pays) pour l’Italie. De l’autre, un degré d’ouverture très variable aux trajectoires internationales : il est quasi nul en Chine, où 1 % des élites identifiées sont nées à l’étranger, de 6 % en Russie ou en France, mais nettement plus marqué au Chili (34 %), en Suisse (36 %), ou encore au Royaume-Uni (45 %).
Pour les chercheurs, cette dimension très nationale de la trajectoire des élites russes, chinoises ou françaises contraste avec l’idée que l’on pourrait se faire d’une élite économique globalisée, transnationale, et pointe ainsi vers l’existence d’obstacles (politiques, culturels, institutionnels) à la circulation internationale du pouvoir économique. Autant d’éléments essentiels pour mieux comprendre les inégalités structurelles entre pays.
Le cas des élites russes
Au-delà de ces contrastes, la trajectoire des élites russes se distingue de celle des autres pays étudiés. D’abord, parce que la collecte des données russes s’est révélée la plus complexe et délicate : « En Russie, les sources publiques sont fragmentées, et pas toujours transparentes. Il a fallu recouper systématiquement des informations éparses et investir un temps non négligeable dans leur vérification », explique Vitalina Dragun. Aussi, depuis 2022 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, certaines données issues notamment de registres officiels ont pu disparaître.
« Dans nos résultats préliminaires, nous constatons aussi un chevauchement fort entre les sphères économiques et politiques, rendant la classification difficile » poursuit Vitalina Dragun, pointant ici des mécanismes spécifiques de pouvoir en Russie, où les frontières entre richesse privée, pouvoir politique et régulation sont floues, voire imbriquées. Ensuite, note la chercheuse, il existe des mécanismes de sélection des élites propres au cas russe : « L’accession encore relativement récente de ces acteurs à la classe dominante, l’origine souvent opaque de leur richesse, l’instabilité des positions sociales et des fortunes qui les caractérise, ou encore les relations complexes qu’ils entretiennent avec le pouvoir politique constituent autant de vulnérabilités qui les différencient de leurs homologues européens et états-uniens, plus solidement installés. »
Mieux comprendre la structure du système capitaliste
Le but de cette enquête fondée sur la WED a aussi été de décrire factuellement le rapport des élites économiques au pouvoir, loin des discours complotistes ou populistes. Pour Bruno Cousin, « il est nécessaire de tester empiriquement les hypothèses selon lesquelles les élites économiques seraient homogènes, fermées et coordonnées, voire conspireraient entre elles. De plus, parce que ces élites sont susceptibles de prendre ou d’influencer des décisions qui ont des effets sur l’ensemble des populations de leurs pays (et au-delà), nos travaux sont utiles pour mieux comprendre la structure du système de pouvoir – national et international – dans lequel nous évoluons. »
François Denord, qui vient de publier avec Paul Lagneau-Ymonet et Sylvain Laurens l’ouvrage Vers le haut. Enquêter sur l’élite au pouvoir9, poursuit : « C’est une erreur de penser que le pouvoir est exercé pour les qualités propres à un individu : si certains individus sont plus puissants que d’autres, c’est parce qu’ils occupent des positions institutionnelles qui le permettent. » Et d’ajouter que les futures analyses du consortium s’attacheront à dépasser la simple dimension descriptive pour explorer plus finement les origines sociales, les diplômes, les passages obligés vers les sommets, ainsi que les idées économiques qui circulent, « comme les différentes politiques publiques de soutien à l’économie mises en œuvre lors d’une pandémie telle que celle de le Covid-19, ou les politiques industrielles et les stratégies d’entreprise envisagées (ou non) pour contenir les effets du dérèglement climatique ».
Le consortium, qui compte désormais 23 pays (Canada, Mexique, Japon, Serbie et Turquie l’ont récemment rejoint), a aussi la volonté de s’ouvrir aux pays et équipes africaines. Il est par ailleurs sur le point de lancer une nouvelle collecte de données pour 2025 afin de mesurer, entre autres, si la période d’incertitude et de troubles géopolitiques de ces cinq dernières années a pu avoir un effet sur la recomposition des élites économiques.
Vitalina Dragun résume l’enjeu : « Étudier les élites, c’est analyser celles et ceux qui occupent des positions de pouvoir, qui influencent directement l’économie, les lois et, au fond, la vie de chacun. Comprendre leur parcours et leur origine sociale permet de mieux saisir les mécanismes de reproduction, les inégalités et les dynamiques du capitalisme. En ce sens, l’étude des élites éclaire les logiques profondes qui structurent nos sociétés et pourquoi elles se maintiennent. »
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