Pourquoi n’y a-t-il pas en France de National Portrait Gallery ?

France. Pourquoi n’y a-t-il pas de National Portrait Gallery en France ? La question avait été posée par le photographe franco-britannique Ed Alcock, prix Niépce 2025, lors d’un entretien quelques jours après la remise de sa distinction. Quelques années plus tôt, le photographe Martin Parr avait déjà relevé cette absence lors de la présentation de son exposition « Only Human » à la National Portrait Gallery, mais sans apporter de réponses. Cette situation pose d’autant plus de questions que le musée fondé à Londres, en 1856, a été repris d’abord en Écosse à Édimbourg en 1889, puis aux États-Unis à Washington en 1968, et enfin en Australie à Canberra en 1998. Est-ce à dire que ce genre d’institution serait une spécificité anglo-saxonne ? Tout laisse à le suggérer car ailleurs, en particulier sur le continent européen, ce type de musée conçu pour rassembler les portraits des hommes et des femmes qui ont façonné et continuent de façonner l’histoire et la culture locale, n’a suscité aucune reprise.

« Il a été question de créer à Berlin une galerie nationale de portraits. Elle ne s’est jamais matérialisée », souligne Krysztof Pomian, auteur de la trilogie Le Musée, une histoire mondiale, publiée chez Gallimard. Pourtant comme le souligne l’historien, philosophe et essayiste : « Comparée au Panthéon en France, à Westminster en Grande-Bretagne et au Walhalla en Allemagne, trois monuments où l’on éternise la mémoire des “Grands Hommes”, la National Portrait Gallery a innové dès son inauguration à plusieurs titres. C’est un lieu séculier qui n’est ni un temple, comme Westminster ou le Walhalla, ni un cimetière sacralisé par la présence des morts, comme le Panthéon, mais un musée que son nom relie à la National Gallery et qui inscrit les “Grands Hommes” dans l’histoire, et non dans une gloire atemporelle. » Il n’en reste pas moins que sa création n’a pas provoqué en France le souhait chez quiconque au XIXe siècle de reproduire le modèle londonien, et pas davantage au XXe siècle ni en ce début du XXIe. Et ce pour deux raisons : la première tient à l’histoire propre de chaque pays, la seconde, à la considération du portrait.

Le Panthéon, Versailles ont pris la place

La première raison résulte de la discontinuité historique mouvementée que la France a connue au cours du XIXe siècle et début du XXe, contrairement au Royaume-Uni. Chaque période républicaine, monarchique ou napoléonienne a généré des projets, créations et reconfigurations de lieux ou d’espaces dont l’ambition était davantage de constituer un musée de l’Histoire de France que de réunir les personnalités qui ont fait la nation. Pour cela, il y a le Panthéon, né de la décision prise en 1791 par l’Assemblée nationale constituante de reconvertir l’église Sainte-Geneviève pour abriter leurs sépultures. Au début du XIXe siècle, Antoine Chrysostome Quatremère, dit Quatremère de Quincy (1755-1849), archéologue, théoricien d’art et homme politique, propose néanmoins« d’installer au Louvre, à côté des maîtres anciens, une collection moderne consacrée à l’histoire de France et à ses grands hommes, rappelle Krysztof Pomian. Ce projet redonnait une actualité au thème d’un musée d’Histoire de France, illustré par les œuvres d’art, introduit par le comte d’Angiviller, commanditaire d’effigies pour le Louvre d’hommes illustres ». Le Louvre ne voulut pas s’engager dans cette voie. Ce sera à Versailles qu’il se réalisera avec la décision de Louis-Philippe d’Orléans, en 1833, de faire du Château un musée dédié « à toutes les gloires de France » et par la même de redonner une vie à l’édifice délaissé depuis la Révolution et à l’état déplorable. Il s’agit alors de fédérer les énergies derrière la Monarchie de Juillet qui se heurte à l’opposition des légitimistes qui souhaitent le retour des Bourbons, mais aussi à celle des bonapartistes, des républicains et des socialistes.

Aménagées dans l’aile du Midi du Château et ouvertes au public en 1837, les galeries ont pour pièce phare l’immense galerie des Batailles avec ses tableaux relatant les succès militaires français de Clovis à Napoléon. Ailleurs, une multitude de portraits. Et «à quelques exceptions près, que des gloires militaires et monarchiques ; les sciences, les lettres n’y étaient pas célébrées, les arts mêmes n’y avaient pour mission que de donner à voir les grands hommes et les grands événements de l’histoire nationale », relève Krysztof Pomian. Il n’en compte pas moins des chefs-d’œuvre picturaux de Rigaud, David, Girodet et Delacroix. « Le public a été nombreux à venir au début. Il s’est raréfié ensuite, après l’abdication de Louis-Philippe en 1848 », précise Laurent Salomé, directeur du Musée de Versailles. « Le vaste chantier de restauration et de réhabilitation du domaine et de la demeure royale entrepris à partir de 1892 par Pierre de Nolhac (ndlr : conservateur du Musée du château de Versailles entre 1892 et 1920) fera disparaître une grande partie des galeries historiques de Louis-Philippe pour recréer des appartements, marquant le début de la grande entreprise de réameublement du château. »

Outre-Manche, le Musée de l’histoire de France à Versailles n’inspire guère. Quand en 1846, le comte Philip Stanhope (1805-1875), homme politique et écrivain anglais, propose à la Chambre des communes, l’idée d’une National Portrait Gallery, il ne se réfère nullement au Musée de Louis-Philippe. Sa proposition d’« une galerie de portraits des personnalités les plus éminentes de l’histoire et de la culture britannique » s’inscrit dans la lente et difficile démocratisation d’un pays en pleine modernité, à l’empire colonial florissant dont il s’agit de raconter l’histoire autant monarchique, politique et économique que l’histoire des idées, des sciences, des arts et des sensibilités, passées, mais aussi actuelles. Autrement dit, développer l’histoire du Royaume-Uni de la période des Tudors à la période contemporaine, qu’à travers le portrait.

« Ce choix exclusif du portrait pour la raconter tient à la place prépondérante que le portrait a dans la peinture et la société anglaise au même titre que le paysage et la nature, explique Frédéric Ogée, professeur de littérature et d’histoire de l’art britannique à l’Université Paris Cité et à l’École du Louvre. En France, au contraire, la considération du portrait est moindre. Ce qui peut expliquer aussi l’absence d’un musée national du portrait. »

Le portrait, un art de second rang en France

« La France a un rapport ambigu à l’art du portrait, relève l’historienne de l’art Nadeige Laneyrie-Dagen, professeur émérite à l’École normale supérieure. L’Académie des Beaux-Arts, créée au XVIIe siècle, a établi une hiérarchie des genres, et dans cette hiérarchie, le portrait vient en seconde position après la peinture d’histoire, la plus noble des genres. Les règles qu’elle a édictées sont par ailleurs très strictes. » Au Royaume-Uni, pas du tout. « Car à la fin du XVII e siècle, la Grande-Bretagne est le seul pays européen à n’avoir pas d’Académie ni d’école de peinture. Elle apparaîtra au XVIIIe, explique Frédéric Ogée. Les Anglais se sont beaucoup interrogés sur la manière dont ils pourraient faire émerger une école différente de celles existantes sur le continent, poursuit-il. À cet effet, ils ont instrumentalisé le genre du portrait, et ensuite celui du paysage qui a révolutionné la peinture européenne parce que le paysage a été mis au service de la représentation de la nature, et le portrait à celui de la nature humaine. Pour eux, la connaissance vient de l’observation de la nature, une conception issue elle-même de l’héritage de Newton et Hook. À partir de 1720-1730, le portrait n’est pas que l’apanage d’une élite fortunée contrairement à la France. Passe ainsi commande tout un ensemble de personnes qui n’ont aucun titre de noblesse, mais qui ont du succès dans leur profession et qui jouent un rôle important dans la modernité britannique et dans le déploiement de l’empire colonial britannique. Les maisons se remplissent de portraits. »

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