
Economie et Politique,
La chronique de Jean-Michel Lamy
L’enlisement du Palais-Bourbon dans les méandres d’un débat budgétaire sans fin absorbe la vie politique hexagonale. Dans le même temps, l’ex-camp occidental se fissure et la géographie des régimes politiques se reconfigure. À l’interventionnisme militaire de Vladimir Poutine s’ajoute l’interventionnisme doctrinaire de Donald Trump. Dans ces déséquilibres majeurs, nul ou presque n’accorde la moindre attention à la diplomatie française. À tort. Le propos est d’expliquer pourquoi. Ainsi, devant la conférence des ambassadeurs, Jean-Noël Barrot, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, a déroulé une analyse sans failles. Où sont les actes, direz-vous, même si des pistes sont visibles.
La fin des années heureuses de la Pax Europaea
L’essentiel est ailleurs. Il devient vital que l’opinion publique se saisisse des défis internationaux. Ceux-ci vont conditionner son avenir comme jamais. Bien davantage que quelques milliards d’endettement et d’impôts supplémentaires arrachés par les socialistes à un exécutif aux abois et résigné au retour au 49-3. La prise de conscience la plus majoritaire possible par la population de l’extension du champ conflictuel est le grand enjeu. La fin des années heureuses de la Pax Europaea doit être intériorisée. Pour la première fois depuis des décennies, les électeurs de la présidentielle 2027 vont devoir s’interroger sur la solidité de programmes conçus par et pour le seul huis clos hexagonal. Qui tiendra parmi les présidentiables le cap du grand large bénéficiera d’une redistribution inattendue des cartes. L’opinion fera alors la part belle au candidat sachant concilier le dedans et le dehors. Malgré les apparences, le repli souverainiste au rituel répétitif n’est pas forcément placé gagnant.
“Pour la première fois depuis des décennies, les électeurs de la présidentielle 2027 vont devoir s’interroger sur la solidité de programmes. L’opinion fera alors la part belle au candidat sachant concilier le dedans et le dehors”
Devant les ambassadrices et ambassadeurs de France, le 8 janvier, le président donnait avec des mots puissants le bon diagnostic. “Nous refusons une agressivité néocoloniale et le nouvel impérialisme. Nous refusons aussi la vassalisation et le défaitisme”, expliquait-il. Le lendemain, le 9 janvier, le ministre Jean-Noël Barrot alignait trois principes. Le premier pour rappeler que les “logiques de domination” sont vouées à l’échec. Le deuxième pour affirmer qu’il n’y a pas de Sud global, pas plus qu’il n’y a d’Occident collectif (terminologie inventée par le Kremlin). La France, qui préside cette année le G7, entend unir grandes démocraties industrielles et pays émergents – dont l’Inde – pour jeter les jalons d’une gouvernance rénovée. Étant entendu, troisième principe, que le droit international n’est pas mort. Il reste que les régulations en question, ONU comprise, sont nées des rapports de force de la Seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, il s’agit de détecter les voies et moyens d’une adaptation juridique au monde post-1945.
Une esquisse d’autonomie stratégique
L’Élysée se targue de gestes concrets. En dépit de vraies différences d’objectifs, la coalition des volontaires d’une trentaine de pays en soutien à l’Ukraine en est un. La coalition a su mener un exercice de planification militaire sans équivalent depuis des décennies. C’est une esquisse d’autonomie stratégique par rapport à Washington. Au moment de la guerre froide URSS- États-Unis, l’Organisation militaire transatlantique (Otan) était en défense de l’Europe face au pacte de Varsovie. Aujourd’hui, Trump ou pas Trump, les États-Unis ne trouvent plus d’intérêt à accorder cette garantie.
“La coalition des volontaires d’une trentaine de pays en soutien à l’Ukraine a su mener un exercice de planification militaire sans équivalent depuis des décennies”
Au point qu’une politique de la canonnière US au milieu des glaces de l’Arctique a fait irruption. Les augures en concluent au collapsus de l’Otan. Que faire ? François Hollande veut un détachement militaire au Groenland. Raphaël Glucksmann veut un “plan d’action” fermant en partie le marché européen aux entreprises américaines. Le Quai d’Orsay pense ouvrir un consulat. La gamme des réactions part un peu dans tous les sens.
N’empêche, des initiatives innovantes sont dans les cartons. Michel Barnier, guère soupçonné d’être un anti-bruxellois primaire, plaide pour la création d’un conseil de sécurité détaché des mécanismes institutionnels de la Commission. À sa base, un axe militaire franco-britannique serait le pendant de l’historique couple franco-allemand dans le domaine économique. De quoi agréger une dizaine de pays constituant une force armée dissuasive. La différence avec la lente évolution communautaire des origines, c’est l’urgence absolue. Seule façon de renverser le lâche soulagement vers un déclin inexorable de vassalisation de l’Union européenne (UE) devant les trois empires (américain, chinois, russe).
Le fédéralisme en butte aux postures électoralistes
Les obstacles sur ce chemin sont avant tout internes au continent européen. À chaque État d’apporter sa contribution, sous forme de ressorts franco-européens, etc. Dans le domaine économique, l’UE doit passer d’un modèle de consommation et de protection sociale à un modèle d’investissement et de productivité. Une dialectique à appliquer bien sûr puissance dix aux couleurs tricolores. À l’évidence, les partis politiques représentés à l’Assemblée nationale en sont loin. Aux Français de voter pour les députés qui “comprennent l’économie”, comme le dit le Medef. Dans le domaine militaire il n’est pas question d’une armée européenne de 100 000 soldats, le réalisme pousse à créer une coopération renforcée capable de déploiements communs. Même ce réalisme-là ne recueille pas tous les suffrages.
“Dans le domaine militaire il n’est pas question d’une armée européenne de 100 000 soldats, le réalisme pousse à créer une coopération renforcée capable de déploiements communs”
Chacune des options heurte de front des mouvements politiques au poids électoral de plus en plus fort. Le menu de Jordan Bardella récuse le moindre pas fédéraliste et en réalité conduit au retrait de l’UE. “L’Europe des nations” selon le RN n’est qu’un repli sur la souveraineté nationale à l’opposé d’indispensables effets d’échelle à Vingt-sept. Côté Insoumis-Front populaire, le pacifisme affiché interdit de passer le cap d’une organisation militaire faisant pièce aux empires. Côté bloc central la gamme des postures est aussi longue que la liste des candidats à la présidentielle. Pour l’UE, prendre son destin en main semble très aléatoire.
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