Le lien bien réel entre croissance économique et progrès moral

Si le XXIe siècle a produit un ouvrage plus prémonitoire que celui-ci, je ne le connais pas. Je parle de ‘The Moral Consequences of Economic Growth’ (“Les conséquences morales de la croissance économique”, non traduit), de Benjamin Friedman, professeur d’économie à Harvard. Le livre a été publié fin 2005, ce qui lui donne le même âge que cette chronique.

L’argumentation de Benjamin Friedman était vaste, mais l’essentiel en est facile à résumer : “la croissance économique (c’est-à-dire l’amélioration du niveau de vie de la grande majorité des citoyens) favorise le plus souvent la multiplication des opportunités, la tolérance à la diversité, la mobilité sociale, l’engagement en faveur de l’équité et le dévouement à la démocratie”.

Croissance et progrès moral

Benjamin Friedman a noté qu’une économie florissante peut avoir un certain nombre d’effets secondaires bienvenus, conséquences que l’on pourrait qualifier de progrès moral. Par exemple, si les emplois sont nombreux et les travailleurs rares, la discrimination fondée sur la race, le sexe ou la religion “cède le plus souvent la place à la simple nécessité d’accomplir le travail”.

Pourtant, pour Benjamin Friedman, la clé permettant d’accéder aux vertus qu’il admirait n’était pas l’emploi, mais l’augmentation du niveau de vie matériel général, qui se mesure, ou peut du moins être estimé, par le PIB par habitant. Il soulignait que nous jugeons spontanément une situation en la comparant à une autre, et que deux types de comparaisons sont faciles à faire. La première consiste à nous comparer aux autres. La seconde consiste à comparer notre situation actuelle à notre propre expérience passée. Si le niveau de vie augmentait rapidement, nous remarquerions que nous sommes largement plus riches qu’il y a dix ans. Si le niveau de vie stagnait ou baissait, la comparaison avec notre expérience passée étant insatisfaisante, nous cesserions de nous y référer et nos regards se tourneraient vers la vie des autres.

“Une économie florissante peut avoir un certain nombre d’effets secondaires bienvenus, conséquences que l’on pourrait qualifier de progrès moral”

Une telle pensée à somme nulle [où un gain pour l’un implique nécessairement une perte pour un autre, ndt] est susceptible d’être toxique et contre-productive. Après tout, comme l’écrit Benjamin Friedman, “rien ne peut faire en sorte que la majorité de la population soit mieux lotie que tous les autres. Cependant, non seulement il est possible pour la plupart des gens d’être mieux lotis qu’auparavant, mais c’est précisément ce que signifie la croissance économique.”

À l’époque, Benjamin Friedman a été critiqué par la gauche pour avoir simplifié à outrance le sens du progrès économique (et les inégalités ? et la durabilité environnementale ?), par la droite libertaire pour avoir confondu le progrès moral avec des idéaux centristes comme l’État-providence qui assure l’inclusion et la redistribution (et la récompense de l’excellence ? et la liberté ?).

Une croissance malmenée au XXIe siècle

Ces critiques ont perdu de leur mordant. Les événements des vingt dernières années ont prouvé que, sur les grandes questions, Benjamin Friedman avait cruellement raison. Le XXIe siècle a été une époque de traumatisme économique, dont les conséquences sur nos attitudes et nos choix politiques sont devenues évidentes.

L’économie américaine a certes connu la croissance durant ces vingt-cinq dernières années, mais une croissance inégale, incertaine et interrompue à plusieurs reprises. Le siècle a commencé par l’éclatement inquiétant de la bulle Internet, suivi de la récession post-11-septembre, qui s’est fondue dans le “choc chinois”, l’afflux d’importations chinoises qui, pendant quelques années, a causé des dommages circonscrits mais traumatisants à la part de la population américaine dépendant de l’industrie manufacturière. Ces aléas ont été balayés par la crise bancaire de 2007-2008, qui a freiné la croissance pendant des années et sapé la légitimité du système économique américain. Le coup de grâce a été porté par le confinement lié à la Covid-19, suivi de la flambée de l’inflation ces dernières années.

“Le XXIe siècle a été une époque de traumatisme économique, dont les conséquences sur nos attitudes et nos choix politiques sont devenues évidentes”

Comment tous ces drames se traduisent-ils dans les données économiques ? C’est simple. Pour le quart de siècle qui a débuté en 1950, le PIB réel par habitant a augmenté de près de 80 %. Pour le quart de siècle suivant, de 1975 à 1999, la croissance réelle par habitant a de nouveau été légèrement inférieure à 80 %. Mais entre 2000 et 2024, la croissance réelle totale par habitant a diminué de moitié, pour atteindre un peu moins de 40 %.

Ou considérons l’expérience de l’économie britannique, très axée sur la finance, dans laquelle une crise bancaire est encore plus grave. La crise a été suivie d’une reprise anémique, que n’ont facilitée ni les hausses d’impôts ni les réductions des dépenses du gouvernement de coalition, ni, en 2016, le vote en faveur du Brexit. Une fois encore, les données sont éloquentes : entre le pic de 2007 et 2015, dernière année complète avant le référendum, la production économique réelle par habitant au Royaume-Uni a augmenté de 1 % au total. Depuis 2016, la moyenne reste bien inférieure à 1 % par an. Pour mettre les choses en perspective, dans les années 1990, la croissance réelle par habitant était plutôt de l’ordre de 1 % tous les six mois.

Prospérité et attentes citoyennes

La thèse fondamentale de Benjamin Friedman était qu’une croissance robuste et généralisée encouragerait la tolérance, la mobilité sociale, l’équité et l’attachement aux valeurs démocratiques. Faut-il s’étonner que le ralentissement économique ait produit l’effet inverse ?

“Dans les économies en difficulté, caractérisées par une baisse de la croissance et une augmentation des inégalités, la réaction typique est la suivante : chacun pour soi”

Depuis la publication de ‘The Moral Consequences of Economic Growth’, les économistes ont examiné cette thèse sous un angle plus quantitatif. Lewis Davis et Matthew Knauss ont étudié plus de 80 pays entre 1989 et 2007. Ils ont constaté que les gens désiraient davantage que les gouvernements “assument plus de responsabilités afin de garantir que tout le monde soit pris en charge” dans les pays où le taux de croissance avait récemment augmenté et les inégalités de revenus diminué.

C’est une conclusion intrigante, en particulier l’idée contre-intuitive que les citoyens veulent que le gouvernement intervienne davantage là où les inégalités de revenus diminuent déjà. Et tout le monde ne conviendrait pas qu’il y a quelque chose de “moral” à vouloir que le gouvernement joue un rôle plus important en tant que protecteur. Il est néanmoins frappant que Lewis Davis et Matthew Knauss constatent que, dans les économies en difficulté, caractérisées par une baisse de la croissance et une augmentation des inégalités, la réaction typique est la suivante : chacun pour soi.

En janvier, Timothy Besley, Christopher Dann et Sacha Dray ont publié une étude intitulée ‘Growth Experiences and Trust in Government’ (“Expériences de croissance et confiance dans le gouvernement”). Ils y concluent que ceux qui ont connu une croissance du PIB plus élevée depuis leur naissance “sont plus enclins à faire confiance à leur gouvernement”. Une fois encore, faire confiance à son gouvernement n’est pas tout à fait la même chose que faire preuve de rectitude morale, mais Timothy Besley et ses collègues soulèvent entre autres les mêmes questions fondamentales que Benjamin Friedman : lorsque la croissance économique ralentit, ce n’est pas seulement ce que nous pouvons nous permettre qui change, mais aussi ce à quoi nous accordons de la valeur, ce en quoi nous croyons et ceux en qui nous avons confiance.

“Une faible croissance compte, parce qu’elle dégarnit non seulement nos sacs de courses, mais aussi nos qualités morales”

Il ne faut pas surestimer ce lien entre prospérité matérielle et prospérité morale. Il y a certainement des moments, comme la Grande Dépression aux États-Unis, où le gouvernement et le peuple ont semblé relever le défi plutôt que de sombrer dans les querelles internes et les récriminations. Et le pouvoir et l’attention croissants qui sont accordés à des personnalités politiques peu recommandables dans les pays démocratiques ne sont assurément pas uniquement liés à une faible croissance. Et pourtant : cette faible croissance compte, parce qu’elle dégarnit non seulement nos sacs de courses, mais aussi nos qualités morales.

Tim Harford, FT

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