C’est une véritable boîte à images : enchâssées dans les caissons lumineux du faux plafond, des vues de Paris se réfléchissent dans les plateaux miroirs des tables carrées disposées çà et là. Le Café Reflets porte bien son nom. Cet espace sans fenêtre, donnant sur une cour, Jean-Luc Vilmouth (1952-2015) l’a conçu il y a plus de vingt ans comme une œuvre en soi, reliée à la ville par les photographies de Paris prises à l’aube par 180 habitants du quartier. Commandité par l’association socioculturelle Cerise (Carrefour Échanges Rencontres Insertion Saint-Eustache), ce lieu situé dans le 2e arrondissement vient d’être rénové grâce au budget participatif de la Ville de Paris. Il a rouvert en janvier, en beauté.Si Jean-Luc Vilmouth poursuivait, depuis le milieu des années 1990, une réflexion sur la relation entre l’art et son public, le Café Reflets demeure son premier environnement pérenne. En s’inscrivant dans la durée, l’œuvre assumait aussi une valeur d’usage. « Je partage avec le père Gérard Bénéteau (fondateur de Cerise) l’idée qu’un lieu à caractère social doit prendre en compte ses riverains et éviter l’effet “ghetto” », expliquait l’artiste. L’entrée du café, signalée par un néon rouge visible depuis la rue, se veut un appel adressé aux passants. Fréquenté aussi bien par les bénévoles, les usagers du centre et les riverains, l’endroit est à certaines heures ce lieu de rencontres et d’échanges qu’espérait créer l’artiste. On y papote, on y tricote, on vient y voir des expositions, prendre un petit noir ou un thé.
L’art comme lieu d’accueil
Dans le 10e arrondissement de Paris, Transfo, émanation d’Emmaüs Solidarité, explore une autre modalité de cette hospitalité artistique. Installé au cœur d’un centre d’hébergement, le lieu a ouvert ses portes au début des années 2020. Emmaüs Solidarité accompagne plus de 9 000 personnes au quotidien, défendant un principe « d’accueil inconditionnel » et un accompagnement global, qui inclut explicitement la culture. « Notre métier, c’est l’accueil et l’accompagnement des personnes à la rue, explique Vincent Sabourin, responsable de la communication, du mécénat, et de la mission culture de l’association. Cela comprend l’accès aux droits, à la santé, à la formation et à l’emploi, au sport, aux loisirs, au logement bien sûr, mais aussi à la culture. » L’idée de créer un espace d’exposition est née de la qualité architecturale exceptionnelle du bâtiment qui comporte une verrière, un auditorium et des salles d’ateliers. Aujourd’hui, quatre expositions d’art contemporain par an y sont organisées. Des formats courts, avec peu d’œuvres, pensées pour s’adresser à la fois au public extérieur et aux personnes hébergées.
La programmation n’a rien à envier à celle d’un centre d’art : Neil Beloufa, Christian Boltanski, Annette Messager, Pascale Marthine Tayou ou, récemment, l’artiste russe engagée Jenna Marvin y ont été montrés. L’espace d’exposition cohabite avec le réfectoire et jouxte la laverie, au milieu des circulations quotidiennes. Ici, ni distance muséale, ni cartels, l’œuvre fait partie du décor, de la vie. Au printemps 2026, on verra à Transfo les grands drapés de papier de soie noir et les poèmes de Joël Andrianomearisoa (nommé pour le prix Marcel Duchamp 2026), puis un solo d’Esther Ferrer, dont le commissariat est assuré par une conservatrice du Centre Pompidou.
Créer du lien social
Donner envie de franchir le seuil, c’est tout l’enjeu du projet de l’Association Gammes, à Montpellier, abritant deux services pour personnes sans-abri. L’association s’est tournée vers la Société des nouveaux commanditaires, qui permet à des particuliers de passer commande d’une œuvre à un artiste pour répondre à un besoin partagé. Gammes a souhaité « quelque chose de beau » pour distinguer sa façade et ses espaces d’accueil. La commande est en cours. Là où l’art relationnel, tel que décrit par Nicolas Bourriaud, propose des formes de sociabilité, l’art social, qui travaille avec des personnes en situation de fragilité et d’exclusion, engage sinon des processus de transformation, du moins une reconfiguration des rapports entre individus et institutions.
Depuis son ouverture en 2012, le Louvre-Lens a, par exemple, endossé un rôle inédit pour une institution muséale nationale, en s’inscrivant dans le renouveau symbolique d’un territoire marqué par la désindustrialisation. L’établissement a fait de la mixité des publics et de la médiation un axe structurant. À travers un travail de long terme avec des lycées, des jeunes en insertion professionnelle ou les habitants du bassin minier, le musée s’est affirmé comme un lieu de fierté collective autant que d’affranchissement, où la rencontre avec les œuvres – voire la conception intégrale d’une exposition – participe d’une reconstruction du lien social.
Émancipation, réparation, reconfiguration des rapports sociaux sont également les objectifs de l’association parisienne Thanks For Nothing qui organise des projets artistiques et solidaires en allant chercher les publics éloignés des institutions culturelles. Visites accompagnées, ateliers de co-création, programme « Art & Engagement » : l’association mobilise les galeries et les artistes pour créer des espaces de parole et d’expérimentation. Son format « Atelier autour de l’œuvre », organisé fin 2025 au Musée du Louvre avec l’artiste Dhewadi Hadjab (né en 1992), s’inscrit dans cette logique de médiation active. Un ouvrage recensant les différents outils pédagogiques développés par l’association paraîtra à l’occasion de l’ouverture du futur centre d’art et de solidarité qu’elle développe sur le site de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, dans le 14e arrondissement. Intitulé La Collective, cet « équipement culturel majeur » prend place au cœur d’un programme immobilier réhabilitant le patrimoine exceptionnel de l’ancien hôpital, « l’un des derniers grands projets résidentiels intra-muros », selon le dépliant du promoteur. L’art social aura toujours à se défendre de ses bonnes intentions, courant le risque d’être au service d’un discours creux, voire, de faire office de label culturel de valorisation pour des financeurs privés ou de « vitrine » palliant des politiques urbaines ou sociales insuffisantes. « Notre public est très mélangé : des visiteurs extérieurs, des riverains, des amateurs d’art, et des personnes hébergées sur place, relate Vincent Sabourin d’Emmaüs Solidarité. L’une des ambitions du projet est de créer un endroit où des gens qui ne se seraient jamais rencontrés se croisent. C’est aussi ce qui nous vaut parfois des critiques sur la “mixité”. Mais nous y croyons profondément. »
Quel modèle économique ?
Ces expérimentations posent forcément la question de leurs modèles économiques. Subventions publiques, mécénat privé, générosité du public, bénévolat, la viabilité de ces lieux repose sur des équilibres fragiles. À Transfo, le budget d’une exposition se situe en deçà de 10 000 euros. Les artistes acceptent souvent une rémunération modeste – voire travaillent gratuitement – et les œuvres produites leur appartiennent. Leur protection repose sur un contrat de confiance. « Il n’y a pas de mise à distance muséale, mais jusqu’à présent, il n’y a jamais eu de problème. Il faut cependant que les artistes acceptent dès le départ que ce n’est ni un musée, ni un white cube», insiste Vincent Sabourin. Les contraintes économiques influent aussi directement sur l’organisation des lieux et leur « gouvernance » qui passent par l’implication des habitants, la participation des publics et des résidents à l’accueil, au montage ou à la médiation…
Art social et critique politique
Tandis que certaines pratiques artistiques construisent ou transforment des « infrastructures sociales », l’artiste Florian Fouché (né en 1983), pour sa part, prend la structure même comme sujet. Avec son exposition « Manifeste assisté », présenté notamment au centre d’art Bétonsalon (13e arr.) en 2025, l’artiste développe une enquête au long cours sur la « vie assistée ». Cette démarche commencée il y a une dizaine d’années, trouve son origine dans le parcours de son père, devenu hémiplégique à la suite d’un accident vasculaire cérébral. Les gestes de soin, rejoués comme des actions artistiques, suggèrent les rapports de dépendance et de pouvoir en jeu, tout en soulignant le manque de visibilité des personnes invalides. Dans le cadre de son exposition « Sécurité sociale Prélude » à Bétonsalon, Florian Fouché est allé encore plus loin, mettant en parallèle l’érosion des dispositifs de santé et la précarisation des institutions culturelles. Il rappelle ainsi que l’art ne se limite pas à produire du lien mais qu’il peut aussi rendre visibles les failles des systèmes de solidarité et déplacer, par le biais de la forme artistique, les lignes du débat politique au sens large.
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