La Joconde sourirait sous la Pyramide

Le lauréat du concours devrait être annoncé ce mois-ci. Mais le spectaculaire cambriolage de la galerie Apollon conduit maintenant à s’interroger sur les priorités budgétaires de l’institution, tandis que la Cour des comptes invite à reporter ce projet dont le coût, 667 millions d’euros, lui semble non financé.

Les musées seraient donc désormais trop dépendants, voire victimes de leurs tableaux phares. Comment d’autres grands établissements traitent-ils cette confrontation ? Dans la discussion autour de « Louvre – Nouvelle Renaissance », cette question n’a jamais été évoquée. Le Louvre est donc considéré comme un cas unique – 9 millions de visiteurs – et la force de cannibalisation du tableau de Léonard sans égale. Pourtant dans son dernier ouvrage, Enquête sur Les Ménines (Actes Sud), Jérémie Koering éveille une intéressante comparaison. L’historien rappelle l’importance des choix de l’accrochage de cette peinture (1656) de Velázquez, l’un des phares du Prado (3,6 millions de visiteurs). Depuis 1819, date de son entrée dans les collections, la muséographie a alterné entre isolement ou regroupement, hésitant ainsi entre deux manières de considérer l’œuvre. D’un côté, Les Ménines est intégrée à l’histoire de la peinture en étant accrochée aux côtés d’autres toiles espagnoles, voire même européennes. De l’autre cette incroyable représentation de l’infante Marguerite, ses suivantes, Velázquez lui-même et du couple royal apparaissant dans un miroir est magnifiée, en étant isolée dans une pièce spécialement vouée à sa contemplation. Cette option a été la plus critiquée, mais le Prado d’hier n’est pas le Louvre d’aujourd’hui.

Actuellement, le regroupement prévaut, mais différemment. Les Ménines est entourée de quatorze autres portraits par Velázquez et de celui de Marguerite par Juan Bautista Martínez del Mazo, gendre de Velázquez. Jusqu’au 8 mars, la toile est face à une œuvre de Juan Muñoz (1953-2001) dont la rétrospective « Histoires d’art » se poursuit dans les salles dévolues aux expositions temporaires. Sa sculpture, Sara avec une table de billard (1996) interroge l’acte de regarder, l’une des questions clef des Ménines. Un face-à-face ancien/contemporain pertinent. En bas du chef-d’œuvre du XVIIe siècle, une discrète barrière écarte le spectateur d’1,5 m : le tableau de grand format (3,20 m x 2,79 m) sans verre de protection s’offre alors à lui dans toute sa splendeur et ses énigmes. Quel contraste avec la bunkérisation sous verre de La Joconde, la mise à distance de plus de 4 m de ce moyen format. Au Prado, de surcroît, la contemplation est calme, concentrée car les photographies sont interdites. Pas de smartphones hérissés ni de gesticulations pour des selfies comme au Louvre. À méditer.

Le financement de « Louvre – Nouvelle Renaissance » est donc contesté mais pas sa légitimité. S’il faut isoler La Joconde pour sauver le musée et s’il faut faire des économies, alors pourquoi ne pas l’exposer sous la Pyramide, dans les salles dévolues aux expositions temporaires ? Celles-ci convainquent rarement. Le Louvre pourrait continuer à organiser des expositions dossier dans ses salles. Pour des projets de plus grande envergure, il rejoindrait les espaces rénovés à grands frais du Grand Palais et offrirait un appui intellectuel à une Rmn qui en a bien besoin pour sa programmation. L’entrée sous la Pyramide serait réservée aux visiteurs de La Joconde, les autres entrant par le passage Richelieu ou la porte des Lions. Ainsi, Monna Lisa sourirait à l’icône du Grand Louvre. On ne pourrait rêver mieux.

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