Jérôme Poggi a ouvert sa galerie à Paris en 2009, dans le quartier de la Gare du Nord, après un parcours d’historien de l’art et de commissaire. Depuis 2023, la galerie est installée face au parvis du Centre Pompidou. Sa programmation mélange les artistes émergents et les figures établies ainsi que quelques successions, avec une attention portée ces dernières années à la scène ukrainienne.
La galerie a célébré, le 17 janvier, l’anniversaire de l’art, décrété par Robert Filliou. Est-il devenu plus important de créer des rendez-vous avec le public ?
Robert Filliou définit le 17 janvier 1963 comme le millionième anniversaire de l’art. Créer des événements autour de l’art, c’est le rendre vivant. J’aime le rituel du vernissage, dont je suis d’ailleurs en train d’écrire l’histoire.
Vous avez le temps d’écrire un livre ?
J’ai beaucoup avancé sur ce travail, mais je suis rattrapé par les difficultés économiques que nous traversons. Le monde va mal et le marché de l’art est tétanisé.
Depuis quand selon vous ?
La première fois que je l’ai senti, c’était en 2024 à Miami, après l’élection de Trump. La foire était totalement atone. Les gens achètent moins d’art, parce que ce n’est plus à la mode. Les multimillionnaires n’ont jamais été aussi nombreux, mais ils mettent leur argent ailleurs. Et puis, nous vivons une période très réactionnaire. Or l’art reste une valeur associée au progrès. À mon avis, peu d’électeurs de Trump sont des collectionneurs d’art contemporain.
Ce public-là, très conservateur, n’est pourtant pas celui de la galerie…
Non, pas du tout. Mais on constate un effet systémique. Beaucoup de galeries ont fermé, et le marché est en repli. Pour ma part, mon chiffre d’affaires a baissé en 2025.
Faut-il faire le dos rond en attendant que ça passe ?
C’est compliqué. L’équipe compte une dizaine de salariés. J’occupe un espace de 600 m², que j’ai ouvert dans un moment d’optimisme. Ce lieu magnifique, dans lequel j’ai beaucoup investi, a bénéficié à l’image de la galerie. Mais depuis que le Centre Pompidou a fermé pour travaux – ce qui paraissait abstrait et même impensable –, le quartier a changé.
La galerie participe-t-elle à moins de foires pour réduire ses dépenses ?
Les foires sont de plus en plus chères. Nous faisons encore ArCo, Frieze London, Paris Photo, Art Basel Paris, mais en 2025, je n’ai pas postulé à Art Basel Miami. Ma programmation est très engagée pour la scène ukrainienne, et aller au cœur de la Floride trumpiste ne me semblait pas possible. En 2022, j’avais montré un solo show de Nikita Kadan à Miami, lors du début de l’invasion russe. C’était un stand noir, très dur, avec des images de tyrans, des paysages ravagés. À l’opposé du « Miami style » sensuel et coloré…
Cet engagement ukrainien fait écho à vos choix lors d’Art Basel Paris en octobre dernier…
Oui, j’ai organisé quatre expositions d’artistes ukrainiens, à la galerie, sur mon stand à la foire, ainsi qu’à Offscreen. J’ai montré notamment Yarema Malashchuk et Roman Khimei, un duo de jeunes artistes dont c’était la première exposition en France. J’en suis fier. Quant à Nikita Kadan, à travers lui, c’est toute une génération d’artistes ukrainiens qui est reconnue.
Qu’est-ce qui permet à la galerie de tenir dans cette période difficile ?
Je suis seul à la tête de la galerie, sans associé, sans prêt. La corde est tendue. Je me dis qu’après la pluie, il y aura du beau temps. Parfois, il y a de petites éclaircies. Et des coups durs : j’avais ainsi loué l’espace pour la Fashion Week, mais le locataire s’est désisté. Ce sont 30 000 euros de perdus, et un blanc dans ma programmation. J’ai imaginé l’anniversaire de l’art pour le combler.
Les successions représentent une part importante de votre chiffre d’affaires ?
Oui, je partage avec Perrotin celle d’Anna-Eva Bergman (1909-1987), dont les prix ne cessent de monter. Et je représente aussi Darío Villalba (1939-2018) : une rétrospective aura lieu au Reina Sofia l’an prochain.
L’activité principale de la galerie, le premier marché, demeure-t-elle rentable ?
Vendre de l’art contemporain n’a rien d’évident, surtout s’il n’est pas décoratif. La part des galeries diminue. Elles prennent souvent en charge les frais de production, et font de plus en plus un travail d’agent pour les artistes : gestion des prêts d’œuvres, administration, assurances, communication, coordination avec les institutions. C’est un travail non rémunéré. Lorsqu’un artiste participe à une exposition, on pourrait imaginer qu’une partie des droits d’exposition qu’il perçoit soit reversée à la galerie qui s’occupe de toute la paperasserie. On nous reproche aussi de prendre 50 % sur les ventes, alors que nos frais sont énormes. Bref, ce n’est pas facile.
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