À première vue, c’est un immense désert blanc. Une gigantesque calotte glaciaire [7] recouvre 80 % de la plus grande île du monde. Et sur ses côtes arides se pressent un peu moins de 60 000 Groenlandais. Pourtant, c’est ce même désert blanc qui suscite depuis plusieurs semaines un grave conflit international entre l’Europe et les États-Unis. L’enjeu : la souveraineté du Groenland, territoire du royaume du Danemark.
Comme d’autres avant lui, le président des États-Unis, Donald Trump s’est laissé prendre au piège de cette « terre de fascination géologique », estime l’anthropologue Pia Bailleul1, autrice d’une thèse sur les ressources naturelles de l’île. Qu’y a-t-il donc de si précieux sur cette froide terre ? C’est sous la surface des glaces que se révèlent les trésors groenlandais.
Des ressources multiples
« On trouve de tout dans le sous-sol, assure la postdoctorante : des diamants, des pierres précieuses comme les rubis, des métaux lourds tels le zinc, le fer et le nickel, ou encore des matières stratégiques, à l’instar des terres rares et du lithium. » Consciente des richesses de l’île polaire bien avant l’actuelle confrontation avec son puissant voisin outre-Atlantique, l’Union européenne a qualifié le Groenland de « territoire critique et stratégique » pour sa transition énergétique dès l’Accord de Paris [8], en 2015, puis à nouveau dans son Pacte vert, en 2019.
Mais que pensent les Groenlandais et les Groenlandaises – des Inuits, pour 90 % d’entre eux – de tous ces regards braqués sur leur territoire ? Ambivalente, leur relation aux ressources minières nourrit depuis un demi-siècle le projet indépendantiste de l’île. Dès 1979 et la loi sur l’autonomie du Groenland, qui transfère aux autorités du territoire presque toutes les responsabilités jusqu’alors exercées par les autorités danoises, le développement minier devient indissociable de la quête d’autonomie groenlandaise.
Un Groenland souverain sur ses terres
En 2009, le dernier changement de régime gouvernemental établit le transfert de toutes les compétences restantes du Danemark au Groenland. Six mois après ce transfert, le Parlement local vote la première loi minière groenlandaise. Celle-ci « fait du sous-sol la propriété [12] du gouvernement groenlandais, explique Pia Bailleul, et marque ainsi la souveraineté du Groenland sur son propre territoire ».
Au-delà de l’affichage patriotique, cette loi complète la stratégie commerciale dite de la « zone frontière », qui, depuis 1990, vise à présenter le Groenland comme un territoire sous-exploité à explorer pour y attirer des industriels étrangers. Parmi ces derniers : les géants miniers australiens et canadiens au premier chef, suivis par les pays européens et les États-Unis. En revanche, contrairement à ce que déclare Donald Trump, on ne voit presque aucun pavillon russe ou chinois2 dans le paysage groenlandais.
Les mines, vecteur d’indépendance économique ?
L’objectif de la stratégie groenlandaise est aussi bien économique que politique. « Les exportations minières ont vocation à remplacer les subsides danois, qui pèsent jusqu’à la moitié du budget national », précise l’anthropologue. Il s’agit ainsi de réduire la dépendance envers Copenhague.
Bien qu’associé à l’indépendance économique du pays, le développement minier du Groenland n’est pas épargné par les contestations au sein de l’île. Ses détracteurs font valoir son coût faramineux. Pour s’émanciper complètement des subsides danois, il faudrait construire 24 projets miniers à grande échelle – et autant de barrages hydroélectriques pour les alimenter –, à raison de 5 milliards de couronnes danoises chacun (près de 670 millions d’euros, une somme inédite à l’heure actuelle pour de telles infrastructures au Groenland3). Autant de projets qui nécessitent des investissements très coûteux et risqués en raison de la fonte du pergélisol [14] (ou permafrost : sol profond gelé en permanence) de ces régions arctiques, de l’enneigement, de l’aridité et de l’isolement géographique de l’île.
Enjeux environnementaux
En conséquence, il est pour l’heure « difficile de trouver des investisseurs, vu les risques, le manque de main-d’œuvre locale et les standards environnementaux très élevés », assure Pia Bailleul. Ce qui fait que, pour l’heure, la stratégie de la zone frontière n’a obtenu que l’ouverture de deux mines : l’une d’anorthosite4, à Qeqertarsuaq, sur la côte ouest, et une autre d’or, dans le Sud, au fonctionnement intermittent depuis 2004.
Les opposants à l’extractivisme minier font également valoir les enjeux environnementaux de cette région en première ligne du réchauffement climatique. « Sur ce territoire très peu , chaque mine en activité augmenterait de manière drastique les émissions de gaz à effet de serre et autres pollutions à l’échelle locale », confirme la chercheuse.
Un autre extractivisme est-il possible ?
À ces problématiques environnementales s’ajoute une forte demande de redistribution sociale. Refusant de voir leurs ressources naturelles volées par des industriels étrangers – comme cela arriva à tant d’anciennes colonies –, les Groenlandais se mobilisent contre les grands projets miniers, bien qu’ils soutiennent sur le principe le développement extractiviste.
Pour ne pas tomber sous la coupe des compagnies minières, ils plébiscitent un « extractivisme raisonné », soutient Pia Bailleul, « avec des mines de 200 travailleurs au maximum, une diversification économique pour éviter la dépendance d’une ville à l’industrie minière et une activité extractive au service de la population, et non l’inverse ».
De ce point de vue, les subsides danois servent de garde-fou à la souveraineté groenlandaise en mitigeant la dépendance aux exportations. « Le Groenland ne se rue pas vers l’indépendance, parce qu’il peut prendre le temps de construire son autonomie », assure l’anthropologue.
Terres d’abondance
Cette promotion extractiviste au Groenland n’est cependant pas du goût des autres peuples arctiques. « L’extractivisme raisonné groenlandais est très mal perçu par les autres peuples arctiques, qui subissaient un extractivisme Nord-Sud depuis des décennies », souligne la chercheuse.
Auteur d’une thèse sur des territoires autochtones au Québec et en Suède, Simon Maraud5 abonde. Comme le Groenland, les régions arctiques et subarctiques qu’il a étudiées pendant son doctorat sont extrêmement riches en ressources naturelles : or, fer et lithium dans l’ouest du Québec ; fer et forêts dans le nord de la Suède (dont la compagnie minière nationale fournit à elle seule jusqu’à 80 % du fer européen). Depuis peu, des champs d’éoliennes s’implantent également dans ces espaces venteux et peu peuplés.
La richesse en trompe-l’œil des Cris
La situation du territoire d’Eeyou Istchee Baie-James (Québec), où vivent les Cris depuis 5000 ans, ressemble au premier abord à celle du Groenland. Comme sur la grande île, « les leaders cris ont misé sur le développement minier pour faire de leur nation l’une des plus prospères du Canada, raconte le géographe rennais. Et, de fait, c’est l’une des Premières Nations les plus riches du pays. » En contrepartie de l’exploitation de leur territoire ancestral, les Cris ont obtenu un certain nombre d’emplois dans les mines, des formations locales, etc.
« Mais avaient-ils vraiment le choix ? », questionne le chercheur. En effet, contrairement à leurs voisins groenlandais, les Cris consentirent au développement minier et hydroélectrique, imposé par le gouvernement provincial, plus qu’ils ne le choisirent.
Les années 1970 marquèrent un tournant : le « Projet du siècle » créa neuf barrages hydrauliques pour favoriser l’autonomie énergétique de la province… inondant au passage des terres de chasse et de trappe, des cimetières traditionnels et des zones de campement des Cris, alors écartés des consultations.
Ni pour ni contre…
À la suite de cette catastrophe environnementale et sociale, les Cris commencèrent à se mobiliser pour réclamer leur intégration dans le projet minier. Avec quelques succès notables, comme la signature de la Convention de la Baie James et du Nord québécois, en 1975, qui permit notamment de compenser financièrement les communautés locales.
Cependant, « la question pour les Cris n’était pas d’être pour ou contre le développement, mais d’y être associés ou non, tempère Simon Maraud. En se concentrant sur certaines modalités d’exploitation et non pas sur son bien-fondé, le projet de développement accepté par les leaders cris reproduit des mécanismes coloniaux. »
Au demeurant, ce compromis a tout de même permis une influence plus forte de la nation autochtone sur le développement de la région – avec, par exemple, le refus catégorique des Cris d’un projet de mine d’uranium, dans les années 2010.
Les Samis, des éleveurs de rennes face aux géants du fer
En Suède, la situation des Samis est toute autre. Les derniers autochtones européens se montrent « beaucoup plus critiques du développement minier que les Cris… sans doute parce qu’ils n’ont pas les mêmes capacités politiques », déplore Simon Maraud. En effet, divisés entre quatre États (Finlande, Norvège, Russie et Suède), ces éleveurs de rennes peinent à faire entendre leurs voix auprès de leurs gouvernements respectifs. En conséquence, les mines prolifèrent, à l’image de la gigantesque exploitation de fer à Kiruna, dans le nord de la Suède, au détriment de la culture et de l’économie samie.
De fait, depuis la colonisation suédoise au début du XVIIe siècle, les terres de pâturage des rennes n’ont cessé de reculer. Dernier exemple en date : le projet de mine de fer à ciel ouvert de Kallak (Gállok, en sami), à 30 km de Laponia, un site inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, en plein territoire de migration des rennes. Malgré les mobilisations locales et l’opposition de l’Unesco, l’État suédois a donné son accord au projet en 2022. « Les Samis n’ont pas eu leur mot à dire », regrette le géographe français.
Désormais, ceux-ci espèrent maîtriser le développement minier de leur territoire au lieu d’en être exclus. « L’un des combats des Samis, aujourd’hui, c’est de considérer que le mal a été fait et qu’il faut bénéficier des retombées des projets existants sur leur territoire, explique Simon Maraud, mais sans ouvrir de nouvelles mines. »
Cris, Samis, Inuits du Groenland… Autant de peuples encore sous le joug d’un colonialisme économique, auquel ils souscrivent bon gré mal gré tout en s’efforçant de le maîtriser. C’est là tout un paradoxe : à l’extrême nord de la Terre figurent des territoires que l’on peut rattacher au Sud global.
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