Disparition de l’artiste du pavillon allemand à la Biennale de Venise 2026

Celle qui devait représenter l’Allemagne à la Biennale de Venise, Henrike Naumann, est décédée à Berlin, à l’âge de 41 ans. Née en 1984 à Zwickau, en ex-RDA, elle grandit dans un environnement artistique ; son grand-père, Karl Heinz Jakob, est peintre. Henrike Naumann étudie d’abord la scénographie et suit le cursus de design de décors et costumes à l’Académie des beaux-arts de Dresde (2006-2008). Elle se forme ensuite à la conception de décors pour le cinéma et la télévision à l’École de cinéma de Babelsberg Konrad-Wolf, jusqu’à 2012.  

L’artiste abandonne progressivement la scénographie au profit d’installations muséales. Henrike Naumann réemploie les meubles bon marché et les objets quotidiens de l’Est post-1989, comme les « Schrankwände » (murs de rangement) en formica : « Des répliques d’armoires postmodernes inondaient les intérieurs est-allemands… un changement politico-esthétique qui m’a choquée étant enfant. » confie-t-elle

En 2011, lors de l’interpellation de Beate Zschäpe, militante d’extrême droite liée aux crimes du Nationalsozialistischer Untergrund (NSU) — parmi lesquels l’assassinat d’Enver Şimşek, fleuriste d’origine turque tué à Nuremberg en 2000 —, une cache d’activistes est identifiée dans son quartier natal, à Weißenborn. Pour Henrike Naumann, c’est un déclencheur.

Ses installations mêlent mobilier, objets familiers, vidéo et son. Autant d’éléments du quotidien réarrangés pour révéler des récits historiques ou idéologiques. Son œuvre phare, Triangular Stories (2012), en est le parfait exemple. L’installation reconstitue une chambre d’adolescent fictif dans l’Allemagne de l’Est des années 1990. Deux écrans diffusent de fausses cassettes d’un jeune néonazi : l’une sur l’« Amnesia » (des drogués cherchant l’évasion à Ibiza), l’autre sur « Terror » (adolescents se tournant vers le vandalisme et la violence). Dans la pièce, on trouve des détails contradictoires comme le drapeau impérial allemand, la figurine de Mickey, la manette Nintendo… Ce visuel illustre l’inhumanité du terrorisme d’extrême droite, surgissant au cœur d’un décor familier. 

L’artiste creuse les mêmes thèmes dans d’autres expositions majeures. « 2000 » (2016, Mönchengladbach) ou « Ostalgie » (2019, Berlin) développent le contraste entre l’esthétique post-socialiste et les nouveaux intérieurs mondialisés d’après 1989. L’exposition « Einstürzende Reichsbauten » (2021, Berlin) et des travaux collaboratifs comme The Museum of Trance (2022, avec Bastian Hagedorn) utilisent aussi le mobilier pour évoquer le passé radicalisé. Henrike Naumann explique vouloir « parler de politique de la même façon qu’on parle de goût », aimant dénicher des objets de design extrêmes qui déclenchent une réaction émotionnelle. 

En 2022, elle présente sa première grande exposition aux États-Unis, Re-Education (SculptureCenter, New York). Cet ensemble inclut des meubles de style américain empilés en monolithes, écho aux colonnes classiques du Capitole lors de l’assaut du 6 janvier 2021. Henrike Naumann y examine l’influence culturelle américaine sur l’Allemagne réunifiée, montrant comment des images (séries TV, dessins animés comme Les Pierrafeu) participent à réécrire les normes sociales.

Henrike Naumann a reçu plusieurs distinctions comme le Karl-Schmidt-Rottluff-Stipendium en 2018, une bourse destinée à soutenir des artistes allemands émergents, puis remporte le prix Max Pechstein en 2019. Ses œuvres sont montrées dans des musées et biennales comme SculptureCenter à New York, Busch-Reisinger Museum (Harvard), Haus der Kunst (Munich), la Documenta 15 (Kassel, 2022) ou encore la Biennale de Kyiv (2023).

Quelques mois avant sa mort, elle avait été désignée pour représenter l’Allemagne à la 61ᵉ Biennale de Venise aux côtés de Sung Tieu, sous la direction curatoriale de Kathleen Reinhardt. Le projet du pavillon s’inscrit dans la continuité de son œuvre : une exploration des systèmes sociaux et bureaucratiques et de la responsabilité historique du point de vue d’une jeune génération. Après son décès, l’Institut für Auslandsbeziehungen (Institut pour les relations étrangères) confirme vouloir mener à bien ce projet comme elle l’avait prévu, en collaboration avec son équipe, pour que sa vision artistique se réalise. 

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