Paris. Daniel Spoerri (1930-2024) aimait à répéter : « Le meilleur de moi-même ce sont mes amis. » Pour lui rendre hommage et illustrer sa maxime, la galeriste Anne Barrault qui lui a déjà consacré trois expositions, dont la dernière en 2020 pour ses 90 ans a décidé de rassembler autour de lui 14 artistes. Certains ont entretenu une réelle et profonde amitié avec l’auteur des tableaux-pièges, d’autres plus jeunes (certains font partie de l’équipe de la galerie) ont avec lui une indéniable parenté artistique et spirituelle.
L’exposition s’ouvre en toute logique sur un tableau-piège Le repas des prisonniers (1963) de Spoerri, juxtaposition de gamelles, louches, timbales. Juste à côté, une petite sculpture de Liv Schulman évoque un petit arc de triomphe, composé de nos déchets quotidiens, morceaux de pain, mégots, vieilles balles de tennis. Ladji Diaby – le plus jeune de la sélection (né en 2000), nouvellement diplômé des Beaux-Arts de Paris et présent dans l’exposition des Félicités 2025 – a lui rassemblé, dans une sculpture-installation, des objets trouvés chargés de leur histoire qui, ensemble, en tissent une nouvelle.
Si l’exposition a ainsi le mérite de faire découvrir certaines œuvres et des artistes, elle fait revivre quelques beaux moments d’amitié et ravive quelques précieux pans d’histoire dont certains ont dû occasionner quelques belles tranches de fou rire. On n’ose imaginer la tête de Spoerri, qui adorait la nourriture, manger et boire, lorsque son ami Roland Topor réalisa, le dessin Chanel n° 5 qui figure la tête d’un homme, le nez plongé dans un gros caca entouré avec une ficelle autour de sa tête à la manière d’une paupiette. Dans un tout autre esprit, le collage avec carte postale et enveloppe de Robert Filliou, au dos de laquelle il a écrit sa fameuse phrase, en version anglaise, « Art is what makes life more interesting than art » (« L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ») fait repenser les liens qui unissaient ces trois artistes. Spoerri a d’ailleurs souvent dit : « Filliou est mon grand frère, mais moi je suis sa mère ». La présence de cette main en forme de gant en soie d’Eva Aeppli rappelle que, grâce à cette dernière, Spoerri va rencontrer Jean Tinguely devenu aussi un très proche ami. Dans le jardin de 16 hectares, Il Giardino, que Spoerri a ouvert en Toscane en 1997, figurent d’ailleurs parmi les différentes œuvres de cinquante artistes, six sculptures d’Eva Aeppli.
D’œuvres en œuvres et de clin d’œil en clin d’œil, l’ensemble remet également en tête que Spoerri a eu de nombreuses vies et exercé de nombreux métiers : premier danseur à l’Opéra de Berne à ses débuts au milieu des années 1950, puis assistant-metteur en scène. Plus tard, il sera proche du groupe Fluxus, ouvrira un restaurant à Düsseldorf, puis fondera la Eat-Art Gallery.
De 2 000 euros pour une petite œuvre de Fatma Cheffi à 70 000 pour le grand Spoerri, la fourchette de prix est large et justifiée par l’importance des œuvres et la notoriété des artistes.
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