
Ces dix dernières années, le discours politique dominant dans la plupart des pays développés a été marqué par l’essor de la droite populiste. Le Brexit, la première victoire de Donald Trump et l’émergence de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) comme force politique majeure en Allemagne ont tous eu lieu en 2016. Des partis et des politiques similaires ont accédé au pouvoir ou s’en sont rapprochés en Italie, aux Pays-Bas et en France, tandis que les positions anti-immigration se sont durcies dans de nombreux pays et que les restrictions aux frontières se sont renforcées.
Une tendance commune aux deux extrêmes
Mais cette tendance univoque s’est depuis compliquée. L’année 2024 a été marquée par des revirements contre les partis au pouvoir, avec des victoires pour les deux extrêmes, de droite et de gauche. Et l’année 2025 a vu progresser à grands pas ce que l’on pourrait appeler “la gauche populiste”, de la victoire de Zohran Mamdani pour la mairie de New York à la montée en puissance de Die Linke aux élections allemandes, en passant par la brève ascension des Verts à la deuxième place dans un récent sondage au Royaume-Uni – sur fond d’appels au contrôle des loyers et à l’instauration d’impôts sur la fortune.
“Ces changements politiques apparemment disparates s’inscrivent tous dans une tendance cohérente et peut-être encore plus inquiétante : l’émergence et la consolidation d’une politique antisystème, anti-croissance”
On s’éloigne donc d’un scénario uniforme d’insurrection populiste de droite, ce qui peut rassurer certains lecteurs. Cependant, en y regardant de plus près, ces changements politiques apparemment disparates s’inscrivent tous dans une tendance cohérente et peut-être encore plus inquiétante : l’émergence et la consolidation d’une politique antisystème, anti-croissance et essentiellement fondée sur l’idée que nous vivons dans un monde “à somme nulle” [où tout gain pour l’un équivaut à une perte pour l’autre, ndt].
Dans le prolongement des travaux d’économistes de Harvard, dont Stefanie Stantcheva, le ‘Financial Times’ a étudié les sondages réalisés par More in Common, institut d’étude d’opinions. L’analyse révèle qu’aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France et en Allemagne, les croyances en “un jeu à somme nulle” de la gauche (par exemple, les gens ne s’enrichissent qu’en appauvrissant les autres) comme de la droite (par exemple, les immigrés réussissent au détriment des autochtones) sont les unes et les autres liées à une même vision du monde sous-jacente : il n’y a qu’une quantité limitée de ressources à partager et il faut donc recourir à des restrictions, à des ponctions et à la discrimination pour rétablir l’équilibre entre les gagnants et les perdants.
L’ascenseur social en panne
De telles convictions sont source de division, d’antagonisme et tendent à nuire tout autant à l’économie qu’à la société. Mais loin d’être irrationnelles ou forgées de toutes pièces par des politiciens retors, l’émergence de ces croyances dans différents pays et systèmes politiques indique qu’elles sont fondées sur une réalité commune.
Lorsque la croissance économique est faible, l’ascenseur social devient moins efficace, ce qui signifie que les gains sont plus susceptibles de se faire au détriment d’autrui. Voilà qui décrit presque parfaitement les vingt dernières années. Depuis la crise financière de 2008, dans l’ensemble de l’Occident, la croissance économique par habitant a été en moyenne inférieure à 1 % par an, contre plus du double au cours des trois décennies précédentes, et le triple auparavant. La courroie de transmission qui faisait passer la croissance économique de génération en génération a ralenti jusqu’au point mort ou presque, si bien que tout le monde jette des regards noirs à quiconque dispose de quelques longueurs d’avance ou rejoint la file en cours de route.
“Lorsque la croissance économique est faible, l’ascenseur social devient moins efficace, ce qui signifie que les gains sont plus susceptibles de se faire au détriment d’autrui”
Ce constat aide à expliquer pourquoi les inquiétudes liées aux inégalités ont paradoxalement augmenté à une période où les écarts entre les plus riches et les plus pauvres se sont dans l’ensemble réduits au Royaume-Uni. Le succès relatif des autres est moins gênant lorsque tout le monde progresse et monte en grade.
La mobilité sociale compte pour beaucoup dans la conviction que le monde fonctionne comme un jeu à somme nulle, ce qui résout une autre énigme apparente : pourquoi le socialiste Zohran Mamdani, élu maire de New York, a-t-il remporté un succès particulier auprès des jeunes actifs à hauts revenus ? Dans les années 1980, près des trois quarts des New-yorkais trentenaires gagnant l’équivalent de 100 000 dollars actuels étaient propriétaires de leur logement. Aujourd’hui, ils sont moins de la moitié. Le socialisme des New-yorkais gagnant plus de 100 000 dollars ne relève pas de la simple posture ; selon le marqueur le plus saillant de la réussite socio-économique dont nous disposons (la propriété immobilière), ils constituent empiriquement un groupe en déclin social, qui se tourne vers des mesures radicalement anti-capitalistes par désespoir.
Transferts de classes
La crise du logement n’est qu’une raison parmi d’autres conduisant fort logiquement les jeunes générations à adopter les positions les plus radicales dans le jeu à somme nulle. Ces dernières années, les transferts économiques des jeunes vers les personnes âgées n’ont cessé d’augmenter, les retraites étant devenues plus généreuses dans de nombreux pays, tandis que les impôts et autres prélèvements concernant les plus jeunes ont augmenté parallèlement à la hausse des coûts du logement. Le loyer est souvent directement versé des jeunes adultes à la génération de leurs parents.
“Ces dernières années, les transferts économiques des jeunes vers les personnes âgées n’ont cessé d’augmenter. Le loyer est souvent directement versé des jeunes adultes à la génération de leurs parents”
Plus de la moitié des jeunes électeurs soutiennent désormais des “partis à somme nulle” de droite ou de gauche aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. Si l’on n’agit pas de toute urgence pour rétablir la mobilité sociale, tant sur le marché immobilier que dans l’économie en général, nous risquons de nous enliser dans le cercle vicieux de sociétés à faible croissance engendrant des politiques de division et anti-croissance.
Le degré d’adhésion à l’idée que le monde fonctionne comme un jeu à somme nulle a été mesuré dans quatre domaines selon l’accord ou le désaccord avec les affirmations suivantes :
• Si une classe sociale s’enrichit, c’est au détriment des autres.
• Si les non-citoyens s’en sortent mieux sur le plan économique, c’est au détriment des citoyens.
• Si un groupe ethnique s’enrichit, c’est aux dépens des autres groupes.
• Dans le commerce international, si un pays s’enrichit, un autre s’appauvrit.
Suivant la méthode de Chinoy et al. (2025), les quatre mesures sont agrégées en score unique par analyse en composantes principales, et classées de 0 (adhésion minimale) à 100 (adhésion maximale).
© The Financial Times Limited [2026]. All Rights Reserved. Not to be redistributed, copied or modified in anyway. Le nouvel Economiste is solely responsible for providing this translated content and the Financial Times Limited does not accept any liability for the accuracy or quality of the translation.
Cet article a été publié en premier sur https://www.lenouveleconomiste.fr/financial-times/bienvenue-dans-lere-de-la-politique-a-somme-nulle/