
Au-delà de la caricature du milliardaire impulsif et imprévisible, Donald Trump est d’abord un stratège du langage et un architecte d’une redoutable mécanique de persuasion de masse qui menace la démocratie. Voilà la démonstration que nous propose Alain Bauer dans son nouveau livre, ‘Trump, le pouvoir des mots’. Le professeur émérite de criminologie au Conservatoire national des arts et métiers décrypte comment un vocabulaire volontairement simpliste, brutal et répétitif – d’“America first” à “woke” en passant par “evil” – façonne en profondeur la manière de faire de la politique et de fabriquer le pouvoir. Alain Bauer explore cette révolution politique et sa stratégie de communication, taillée pour l’économie de l’attention et l’exaspération envers les élites qui l’accompagne. Un exercice capital tant cette révolution redéfinit quotidiennement les rapports de force, aux États‑Unis comme à l’international.
Sans filtre,
Propos recueillis par Edouard Laugier
Vous écrivez que l’ascension de Donald Trump n’est pas un accident mais l’aboutissement d’une “insurrection linguistique”. Qu’est-ce qui vous a convaincu qu’il fallait analyser Trump d’abord par ses mots plutôt que par ses actes ?
Le fait qu’il écrit beaucoup. Depuis 1987 et son premier “papier” publicitaire acheté dans le ‘New York Times’ jusqu’à son livre programme de 2000, ‘The American We Deserve’, ou ‘The Art of the Deal’ en 1987, Donald Trump n’a jamais rien caché de ses intentions ni de ses ambitions. Il a tout écrit, répété, confirmé par écrit. Depuis, il applique avec détermination le même dispositif, qu’il s’agisse d’immobilier ou de politique, tout est “business”.
Vous décrivez un Trump “intelligent et structuré” en privé, “explosif et provocateur” en public. Que change ce dédoublement dans la manière de le comprendre – et de lui répondre politiquement ?
Il faut d’abord cesser d’être sidéré par les provocations, puis arrêter de se perdre dans les digressions et enfin de se rouler par terre pour tenter d’attirer son attention. Donald Trump a toujours un objectif rationnel et utilise des moyens disruptifs pour parvenir à ses fins.
“Donald Trump a toujours un objectif rationnel et utilise des moyens disruptifs pour parvenir à ses fins”
Ses adversaires sont soit hypnotisés, soit révulsés et se perdent en conjectures ou en tentatives de la psychiatriser à distance. Mais ils ne comprennent pas qu’il existe une forme de rationalité à ses actions et que la posture morale ne répond pas seule aux enjeux stratégiques.
Quels sont, dans votre typologie, les deux ou trois mots ou expressions qui résument le mieux cette mécanique de persuasion de masse que vous décryptez ?
Tous les mots sont hyperboliques. Tout est gigantesque, merveilleux ou extraordinaire quand il parle de ses actions. Et l’inverse en pire lorsqu’il critique les autres, concurrents ou adversaires.
Vous évoquez l’idée de “goulot d’étranglement cognitif” : Trump sature l’espace mental par un déluge de mots, de provocations, d’injonctions. En quoi cette manière de faire modifie-t-elle concrètement les conditions du débat démocratique ?
En France, on ne voit Donald Trump qu’à quelques occasions. Aux États-Unis, il est présent en permanence : dans le Bureau ovale, au golf, à bord d’Air Force One, en entretien chez Fox News. Et les autres médias commentent ses provocations et affirmations. Il est en campagne permanente.
“Il faut comprendre cette stratégie pour pouvoir la contrer et cesser de rêver à un retour à la normalité…”
Trump a inventé la “téléréalité politique”. Cette saturation des espaces, y compris les réseaux, X, et les podcasts, lui permet de cultiver sa posture de héros – et de hérault – d’une Amérique entre deux océans, qui ne veut pas mourir. En exprimant de manière brute son message, il rallie à lui un petit peuple délaissé et ignoré des élites urbaines. Il faut comprendre cette stratégie pour pouvoir la contrer et cesser de rêver à un retour à la normalité…
Voyez-vous en Europe ou en Franvce des responsables politiques qui commencent à utiliser les mêmes codes linguistiques et narratifs ?
En Hongrie ou en Grande Bretagne, mais encore dans un registre moins éloquent. En Allemagne. En Italie, avec subtilité mais fermeté. En France, avec une polarisation menée plutôt à gauche qui entrevoit avec inquiétude un espace politique de plus en plus occupé par un RN “dediabolisé”. Et en Californie sur une tonalité plus forte. Mais l’avenir est aux décibels.
Extrait – “Trump, le pouvoir des mots”, Alain Bauer, First Editions
(…)
Donald Trump dynamite ces conventions avec une brutalité calculée. Il transforme la fonction présidentielle en spectacle permanent, substituant à la solennité institutionnelle une théâtralité agressive qui fascine autant qu’elle révulse. Cette révolution esthétique modifie profondément la nature même du pouvoir présidentiel américain.
La stratégie communicationnelle de Donald Trump s’adapte parfaitement aux contraintes de l’économie contemporaine de l’attention. Dans un environnement médiatique saturé, seule la provocation garantit la visibilité, et le président Trump, en campagne permanente, comprend que l’indignation génère l’audience et que l’audience confère le pouvoir (…)
L’analyse des discours de Donald Trump révèle un usage systématique de la répétition comme technique de persuasion. Cette méthode vise à inscrire certaines formules dans l’inconscient collectif par saturation mémorielle. Make America Great Again, America First, fake news deviennent ainsi des mantras politiques qui structurent la perception de la réalité de millions d’Américains. Cette stratégie ne relève pas de la pauvreté conceptuelle mais d’une ingénierie de la conviction d’une sophistication remarquable. Donald Trump transforme la simplicité en force de frappe cognitive, utilisant la répétition pour créer des automatismes de pensée qui court-circuitent l’esprit critique.
La communication trumpienne privilégie systématiquement l’émotion sur l’argumentation, la sensation sur l’analyse, l’instinct sur la réflexion. Cette hiérarchisation ne résulte pas d’une incapacité à développer des raisonnements complexes – les preuves de sa sophistication antérieure l’attestent – mais bien d’un choix stratégique délibéré.
Donald Trump a identifié que l’électeur contemporain, submergé d’informations et sollicité par mille distractions, privilégie les messages qui génèrent une réaction immédiate plutôt que ceux qui exigent un effort intellectuel. Cette adaptation aux conditions de réception de l’époque révèle une intelligence tactique remarquable.
“Donald Trump n’a pas dégradé accidentellement le discours politique américain : il l’a révolutionné avec méthode”
Cette révolution de la communication politique américaine orchestrée par Donald Trump a créé des techniques qui persisteront bien au-delà de sa propre carrière. La simplification agressive, la provocation calculée, l’inversion des codes de respectabilité sont désormais intégrées au répertoire normal de la communication politique américaine. Cette institutionnalisation de la disruption modifie durablement les règles du jeu démocratique. Les futurs candidats ne pourront ignorer les méthodes trumpiennes sans risquer l’inefficacité, créant une spirale d’adaptation qui pérennise ses innovations les plus controversées.
La communication trumpienne pose ainsi un défi existentiel aux valeurs délibératives qui fondaient la démocratie américaine. En privilégiant l’émotion sur la raison, la simplification sur la complexité, l’affrontement sur le consensus, elle sape les conditions mêmes du débat démocratique. Cette érosion de la culture délibérative questionne la capacité des sociétés démocratiques d’aujourd’hui à traiter efficacement des problèmes complexes qui exigent nuance, patience et expertise. Donald Trump n’a pas seulement changé la façon dont les politiques communiquent : il a modifié la façon dont les citoyens conçoivent la légitimité du pouvoir et les conditions de son exercice.
Il n’a pas dégradé accidentellement le discours politique américain : il l’a révolutionné avec méthode. Sa transformation linguistique, loin de témoigner d’une quelconque défaillance cognitive, révèle une intelligence stratégique remarquable, capable de diagnostiquer les faiblesses de l’ordre communicationnel établi et d’élaborer les techniques de sa subversion.
Cette révolution dépasse largement les enjeux partisans pour redéfinir les fondements mêmes de la légitimité politique dans l’Amérique du début du XXIe siècle.
En démontrant l’efficacité de la simplification contre la sophistication, de la provocation contre la mesure, de l’émotion contre la raison, Donald Trump a ouvert une voie que ses successeurs – qu’ils le veuillent ou non – seront contraints d’emprunter ou auront le plus grand mal à quitter.
De manière emblématique, en 2025, le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, réagit après avoir été menacé d’arrestation par Tom Homan, le haut responsable aux frontières du gouvernement Trump, pour avoir soutenu les immigrés illégaux contre les rafles de la police fédérale. Il lui répond à la télévision : “Come after me, arrest me ! Let’s just get it over with. Tough guy, you know, I don’t give a damn […]. So Tom, arrest me, let’s go !” (“Viens me chercher, arrête-moi ! Allez, qu’on en finisse. Dur à cuire, tu sais quoi, j’en ai rien à foutre […]. Alors, Tom, arrête-moi, allez, viens !”)
Gavin Newsom, pourtant démocrate, adopte ici intégralement le répertoire communicationnel trumpien : interpellation directe et personnalisée (Tom), ironie viriliste (tough* guy), défi physique explicite (arrest me, let’s go !), et transformation d’un désaccord politique en duel personnel. Il démontre ainsi que la grammaire trumpienne s’est imposée comme nouveau standard de la communication politique américaine.
Fin août 2025, David Graham dans le magazine libéral The Atlantic* résumait la situation pour les démocrates : “Certains démocrates pensent que leur meilleure chance réside dans l’imitation des républicains de premier plan, mais ils se trompent sur le diagnostic du problème de leur parti. Les démocrates ont-ils besoin de leur propre Stephen Miller** ? C’est ce que le journaliste de Rolling Stone Asawin Suebsaeng rapporte avoir entendu de la part de nombreuses personnes de gauche. Il est déjà difficile d’imaginer une version progressiste du bras droit de Donald Trump, sans parler de justifier pourquoi cela pourrait être une bonne chose. Mais l’idée semble inévitable dans un parti qui s’est déjà lancé à la recherche d’un Joe Rogan*** démocrate, d’un Donald Trump démocrate et d’un projet démocrate pour 2025.
“De plus en plus d’électeurs désapprouvent Trump, mais ils ne considèrent pas les démocrates comme une alternative viable”
Alors même que les électeurs continuent de dire aux sondeurs qu’ils trouvent le Parti démocrate inauthentique, certains de ses dirigeants recherchent des imitations bon marché de produits existants. De plus en plus d’électeurs désapprouvent Trump, mais ils ne considèrent pas les démocrates comme une alternative viable. Les électeurs du parti le décrivent eux-mêmes comme “faible” et “apathique”. Les Américains déclarent aux sondageurs que les démocrates “s’intéressent davantage aux autres qu’à des gens comme moi”. […] L’autoritarisme de gauche avec une bonne couverture santé n’est pas une alternative attrayante au trumpisme. C’est Cuba. […] Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, a fait beaucoup parler de lui ces derniers jours pour les publications de son service de presse qui imitent le style de Trump : MAJUSCULES, diction ampoulée, mèmes, etc. Dans l’ensemble, ces messages ont la forme d’une blague – tout le monde reconnaît qu’il s’agit d’une parodie – mais ils ne sont pas vraiment drôles. On ne voit pas très bien quel projet politique ils servent, si ce n’est de renforcer le style de Trump. […] Joe Rogan existe déjà ; la gauche a besoin de sa propre voix authentique, et celle-ci ne ressemblera pas à celle de Rogan. Pour les démocrates, l’imitation est le moyen le plus sûr de se faire écraser.”
L’homme qui simulait la simplicité pour conquérir le pouvoir aura finalement simplifié pour toujours la complexité de la démocratie américaine. Cette simplification, présentée comme une démocratisation, pourrait bien constituer la plus redoutable des menaces que la culture politique américaine ait jamais affrontées. Car, contrairement aux défis extérieurs qui renforcent souvent les démocraties, cette mutation interne les transforme de l’intérieur. La révolution linguistique de Donald Trump survivra à son créateur, inscrite dans les pratiques, les attentes et les automatismes d’une culture politique américaine déjà transformée, et pour longtemps.
Les mots ont changé l’Amérique : il reste à déterminer si l’Amérique saura changer ses mots.
Et malgré tout, résoudre ses maux.
(…)
* David A. Graham, “The Quest for a Liberal Stephen Miller”, The Atlantic, 20 août 2025
** Conseiller politique de Donald Trump connu pour son style “direct”.
*** Podcasteur très populaire.
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