Metz (Moselle). Inutile de chercher Mrs. N’s Palace dans la rétrospective que le Centre Pompidou-Metz consacre à Louise Nevelson (1899-1988) : ce « palais » monumental, emblématique de la démarche architecturale de l’artiste, n’est pas présent dans l’exposition, à laquelle il prête son titre. Peu importe, car on attendait celle-ci depuis fort longtemps. Certes, à Paris, le travail de Nevelson fut montré dès 1958 par les galeries Jeanne Bucher et Daniel Cordier, mais sa seule exposition institutionnelle en France, au Centre national d’art contemporain, remonte à 1974. Cent cinquante œuvres – dont plusieurs ensembles de ses fameux hauts murs noirs en bois sculptés – sont réunies au Centre Pompidou-Metz, en partenariat avec la Pace Gallery, qui accompagna la sculptrice tout au long de sa carrière et qui gère sa succession avec la galerie Gmurzynska. L’exposition voyagera ensuite au Musée Soulages, à Rodez. Car oui, le maître de l’Outrenoir connaissait « l’Architecte de l’Ombre et de la Lumière » ainsi qu’elle se définissait elle-même. Chacun est libre d’imaginer à l’issue de cette rétrospective d’autres corpus inspirés par celui de cette grande figure de l‘art du XXe siècle.
Un rapport singulier à l’espace
La responsable du pôle programmation et commissaire de l’exposition, Anne Horvath a souhaité restituer la dimension « environnementale » des sculptures murales de Louise Nevelson, trop souvent montrées de façon isolée. « Nevelson ne cherchait pas à produire des objets, mais des atmosphères », explique-t-elle. L’accrochage, sans vraiment obéir à une progression chronologique, suggère une expansion progressive de l’univers de l’artiste, dont l’échelle monumentale s’affirme avec les environnements Moon Garden + One et Tropical Rain Garden.
L’exposition ébauche également une lecture au prisme de la danse, cet autre rapport du corps à l’espace qui eut une place importante dans l’œuvre et la vie de l’artiste. Le fait que Nevelson, envisageait l’espace, non comme un vide, mais comme « une matière habitée par des formes » (1) peut en effet offrir une clef de lecture au visiteur. Mais cette piste chorégraphique n’est étayée que par quelques vidéos – notamment la captation du solo Lamentation de Martha Graham – auxquelles font écho les performances de la programmation associée. La notion de dynamique, si chère à Louise Nevelson – laquelle souhaitait d’ailleurs que le public puisse manipuler certaines de ses pièces en bois, afin de prendre part à la composition des œuvres – semble ici rencontrer les limites du cadre muséal et de ses contingences. Dommage.
Des collages inédits fascinants
En revanche, l’un des énormes atouts de cette exposition réside dans la présence quasi inédite d’une soixantaine de collages de l’artiste. « Il en existe des centaines, que Nevelson n’a jamais voulu montrer, explique Anne Horvath. À l’exception d’un accrochage en 2022 à Venise par les galeries Joe Marconi et Pace, c’est la première fois qu’on les voit. » Or ces collages (associant le papier, le bois, parfois des feuilles de métal ou de journal, la peinture…), réalisés sur panneaux de contreplaqué, fascinent. Cette pratique quotidienne, qui s’étend sur plus de trente ans, témoigne en effet de son sens de la composition mais aussi de son goût pour la couleur, autant que des influences cubiste et surréaliste sur ses expérimentations sculpturales.
Le parcours s’ouvre par le spectaculaire American Tribute to the British People (voir ill.), imposant mur doré aux allures de portail, encadré par la silhouette dédoublée d’un danseur de la compagnie Merce Cunningham. L’entrée ainsi figurée dans le royaume de Nevelson place en exergue cette couleur or qu’elle n’utilisa que de façon très ponctuelle, tout en conférant, grâce aux hologrammes, une dimension vivante à son œuvre. Ce préambule, à l’instar des premières phrases captivantes d’un récit, donne en tout cas envie de poursuivre plus avant. Mais la décision scénographique prépondérante concerne l’aménagement de cimaises noires presque tout au long de l’exposition, afin de renforcer la dimension absorbante de l’œuvre, dont l’ambition, selon Nevelson, était de créer chez le spectateur un « état d’esprit ». Un savant travail d’éclairage – notamment le recours à une lumière bleutée pour Moon Garden + One – compense le côté crépusculaire de cette scénographie, tandis que la salle immaculée de Dawn’s Wedding Feast (un ensemble qui fut présenté au Museum of Modern Art, à New York, en 1959 dans l’exposition « Sixteen Americans ») offre en milieu de parcours une respiration bienvenue.
Les textes de salle se détachent de façon très lisible en blanc sur fond noir. Cependant, de manière générale, le propos est moins pédagogique (à l’exception d’une salle dédiée à une biographie détaillée) qu’effectivement, atmosphérique, pariant sur la curiosité des visiteurs : la plupart découvriront sans doute ce travail peu connu. L’exposition donne ainsi matière à s’étonner, et à s’émerveiller, sans chercher à résoudre la part de mystère de cette œuvre sculpturale onirique – ce qui est aussi une façon d’en préserver la magie.
(1) Louis Nevelson et la Modern Dance, par Hélène Marquié, catalogue de l’exposition.
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