
Je suis comme tout le monde, entre découragement et angoisse, je regarde en boucle des vidéos sur Instagram en attendant la fin des mondes (ou plus certainement la mienne). Il y en a une que j’ai regardée plus de vingt fois ces derniers temps, c’est une vidéo postée par la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, qui évoque Vladimir Jankélévitch et me donne une force torrentielle. « L’adversaire du mal, nous dit-elle, c’est l’infatigable engagement d’aimer ».
Ne devrait-on pas tou·te·s broder cette phrase à la main sur nos chemises ? L’amour n’est pas un discours, nous rappelle-t-elle, c’est un mouvement, un acte, un kairos, et j’ai pensé tout de suite à une rivière parce que je suis obsédée par les eaux qui circulent (et ne circulent plus) à l’intérieur et à l’extérieur de nous. « On ne lutte pas contre le mal avec simplement des idées, on lutte avec son corps, on lutte avec des régimes d’existence intensifiée − qui le sont fondamentalement par l’amour ». Je me suis demandé comment mon corps de femme, d’écrivaine, de mère, de mammifère, luttait contre le mal au quotidien. Est-ce qu’il s’engage infatigablement dans l’amour ?
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J’ai pensé : ce mouvement, même minuscule, est le début de toute lutte contre le fascisme. J’ai pensé aux goûters des enfants préparés dans des petites boîtes en fer qui appartenaient à mon grand-père, aux arbres que je nomme chaque jour dans les rues de la ville, au parfum des fleurs, aux corneilles et aux morts avec lesquels je parle, aux amies que j’écoute et dont je tiens les mains, aux sourires des inconnues dans les transports en commun, à la musique, à la danse, à la sieste, au compost, aux débats avec celles et ceux qui ne pensent pas comme moi, non je ne lâcherai pas, à la contemplation, à la cueillette des orties, aux ateliers d’écriture dans les collèges, aux lentilles roses qui trempent, aux rires, aux médicaments que je ne prends plus, à la bonne solitude – l’enfinsolitude comme la nomme bien Lauren Bastide, à la dé-géolocalisation si chère à Alain Damasio, à l’inspiration que l’on peut trouver en pensant à des visages qui sommeillent dans notre cœur, au cadavre d’araignée collé sur la fenêtre de mon bureau (une tégénaire domestique qui est mon double et que j’ai appelée tévénère), à la colère exprimée à temps qui est aussi un mouvement puissant, au silence − que je chéris encore plus depuis que le patron de Spotify a déclaré qu’il était son ennemi numéro 1.
Que se passerait-il si nous acceptions tous nos parts de folie ?
A la question « Que reste-t-il comme leviers de résistance ? », la géopolitologue Virginie Raisson-Victor répondait récemment, dans une interview pour Novethic : « Cesser d’alimenter, par nos habitudes et nos consentements passifs, un système qui se nourrit de notre fatigue et de notre peur. » J’ai toujours pensé que le mouvement inverse de l’amour était la peur. En tant qu’écrivaine, ma voix pour résister est dérisoire mais elle existe : c’est l’authenticité.
C’est ce que disait en substance la réalisatrice Chloé Zhao, dans une autre vidéo que j’ai regardée en boucle la semaine dernière sur Instagram : « Réussir à se montrer vulnérables même dans les endroits les plus embarrassants, pour autoriser les gens à se voir eux aussi non comme ils doivent être mais comme ils sont [traduit de l’anglais par Julia Kerninon]. »
C’est à partir de là que je fais de ma folie une pulsion vers l’art. Que je transforme l’inquiétude en cadence. Que mon imagination fleurit parfois aux côtés de la biodiversité et de la bibliodiversité. Descendre à sa source, raconter ce qui nous fait honte et nous plonge dans l’inconfort, nous montrer vulnérable et même fragile dans ce monde de plus en plus dur, viriliste et armé, dans ce monde de polarisation, d’indifférence et d’excès, autorise les autres à ouvrir aussi cette porte. Comme l’amour, la sincérité est une force centrifuge. Comme la danse, comme les calembours, comme le rythme et la rime, c’est même un auto-emballement.
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Que se passerait-il si nous acceptions tous nos parts de folie, de violence, d’étrangeté ? Si nous dialoguions quotidiennement avec elles, comme avec nos opposants politiques et les corneilles – de somptueux oiseaux symboles de transformation ? Nous comprendrions sans doute que nous nous ressemblons bien plus que nous ne le pensons. Nous avancerions, infatigables, enfin désarmés.
BIO EXPRESS
Née en 1986, Louise Browaeys est devenue écrivaine après des études d’ingénieure agronome. Elle a publié plusieurs essais sur l’écologie et quatre romans dont le dernier, « Bleue comme la rivière », a paru en 2026 aux éditions Phébus. « La Reverdie » a été finaliste du prix Hors Concours et plébiscité par de nombreux libraires. Louise Browaeys a également participé à l’ouvrage collectif « Etre Mère », sous la direction de Julia Kerninon (L’Iconoclaste, 2024).
Dans le cadre du festival Effractions, elle sera présente samedi 21 février de 17 heures-17h55 à la Gaîté Lyrique, pour une rencontre intitulée « Notre lien au vivant », avec Stéphanie Arc et Adèle Rosenfeld. Plus d’informations ici.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
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