Souveraineté française et européenne menacées : la prédation allemande du géant de l’armement Rheinmetall

Figurant au 18ème rang mondial selon le classement de Defense News, Rheinmetall se positionne comme leader du marché de la défense allemande. Le géant de l’armement allemand est au cœur de l’actualité de défense, attirant une attention particulière en raison de la rapidité de ses nombreux partenariats et de sa stratégie agressive qui lui permet de rattraper ses concurrents, notamment français.

D’après BFM Bourse, Rheinmetall se positionne aujourd’hui dans le top 3 des meilleures performances de l’indice STOXX Europe 600 cette année, avec une forte augmentation du cours de ses actions (+177,4%). Le groupe a vu son cours en bourse exploser depuis 2022, avec une hausse de ses ventes de 24 % au premier semestre de 2025, à 4,7 milliards d’euros. Dans son dessein de dominer le marché européen de la défense, Rheinmetall prévoit un chiffre d’affaires autour de 50 milliards d’euros d’ici 2030, soit près de 5 fois son chiffre de 2024. Pourtant, en 2024, le groupe allemand figurait à la 20ème place du classement mondial du SIPRI, avec 8,2 milliards de dollars (7,6 milliards d’euros) provenant des ventes d’armes, loin derrière ses concurrents. BAE Systems, leader européen, se positionnait à la 4ème place avec 33,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires lié à l’armement. Il était suivi par Leonardo, 12ème place, avec 13,83 milliards de dollars, et par Airbus, 13ème place avec 13,37 milliards de dollars de recettes liées à la défense.

Partenariats et rachats stratégiques : la stratégie agressive du groupe allemand mise en lumière 

Le groupe Rheinmetall mène une stratégie tant ambitieuse qu’agressive, marquée par une série de rachats et de partenariats en seulement quelques mois. Cette offensive méthodique démontre la volonté clairement exprimée de dominer le marché de l’armement européen, au détriment des industriels français.

En avril 2025, Rheinmetall a annoncé le renouvellement de son partenariat avec le géant américain de l’aéronautique, Lockheed Martin, signé en 2024. Cet accord a pour but de produire des munitions « made in Europe », sous licence américaine, consacré dans un premier temps aux missiles tactiques sol-sol ATACMS (Army TACtical Missile System). Ce partenariat s’inscrit dans la continuité de la « coopération technologique de défense germano-américaine » déjà entamée en 2023, lorsque le groupe allemand s’est vu confier la production des sections de fuselage du F-35.

Deux mois plus tard, Rheinmetall s’associe avec le droniste américain Anduril pour le développement de « variants européens » des missiles Barracuda et des drones Fury. En d’autres termes, leur but est de produire des modèles américains sous le nom européen, renforçant d’autant plus la présence américaine dans le système d’armement européen.

En août 2025, Rheinmetall vise un autre segment technologique et se lance sur le marché des satellites. Il s’associe au finlandais ICEYE,  premier opérateur mondial dans le domaine satellitaire, pour créer une coentreprise dont le groupe allemand détient 60%. Comme le souligne le Dr Timo Haas, futur directeur de la division numérique, « l’accès et le contrôle de la reconnaissance spatiale sont devenus indispensables aux forces armées modernes ». Une intégration qui s’inscrit comme « un pilier de la transformation numérique de la défense » dans laquelle le géant de l’armement allemand compte bien faire partie.

Des technologies américaines sous traitées en Europe 

« Des obus aux satellites, en passant par les munitions et les drones », le groupe continue de s’agrandir et s’attaque à l’armement naval, avec l’acquisition de la division militaire du chantier naval, Lürssen, en septembre 2025. Armin Papperger, PDG de Rheinmetall, exprime dès lors son intention de conquérir l’ensemble du marché de l’armement, et d’être présent sur tous les fronts : terrestre, maritime et aérien.

Pour renforcer son influence en Europe, Rheinmetall multiplie ses partenariats européens dans le but d’étendre ses capacités de sous-traitance sur le vieux continent. Comme le souligne BFM Business, « on ne l’arrête plus ». Dès octobre, un mois seulement après le rachat de Lürssen, le groupe signe un accord avec le gouvernement bulgare pour la production locale de munitions d’artillerie. Dans cette même lancée, en novembre, Rheinmetall annonce d’une part  la construction d’usines en Lituanie, Bulgarie et Roumanie pour produire des obus et de la poudre, et d’autre part, la livraison de 21 véhicules de combat A2CS à l’armée italienne pour fin 2025, en coopération avec le groupe Leonardo. Rheinmetall avait déjà renforcé sa proximité avec l’Italie en 2024, avec la création de la coentreprise Leonardo Rheinmetall Military Vehicles (LRMV) pour produire des chars de combat pour l’armée italienne, une alliance qui concurrence directement le français KNDS.

En somme, la rapidité avec laquelle Rheinmetall s’empare du marché révèle ouvertement sa stratégie agressive et sa démarche d’acquisition de « programmes américains, tout en confiant la production à des sous-traitants européens ». En privilégiant les technologies américaines, Rheinmetall prend des parts de marché aux acteurs français, tout en renforçant la dépendance technologique de l’Europe envers les États-Unis. Cette situation est particulièrement alarmante pour la souveraineté industrielle française et européenne car elle limite la capacité de l’Europe à développer et à contrôler ses propres technologies de défense, et par conséquent son autonomie stratégique.

KNDS, la prochaine acquisition de Rheinmetall ? 

Au regard de cette stratégie de prédation, rappelons que Rheinmetall avait annoncé en 2018  son objectif de détenir 75% de KNDS à long terme. Pour y parvenir, le groupe prévoyait de racheter l’ensemble des parts de KNDS Allemagne, détenues par Krauss-Maffei Wegmann (KMW), ainsi qu’une partie du capital de KNDS France, contrôlé par l’État français. Ce projet a finalement été avorté en raison de l’opposition de l’État français. Cependant, Rheinmetall pourrait tout de même acquérir une partie de KNDS grâce à une introduction en bourse, rendue possible après l’annonce récente de la famille Bode-Wegmann. Titulaire de 50% du capital de KNDS, elle communique en juillet 2025 son intention de céder 12,5% de ses parts.

Deux options sont envisageables : une introduction en bourse ou la vente de ces parts. Cependant, l’accord de création de KNDS de 2015 impose une répartition équitable du capital entre les deux actionnaires. En cas de cession, l’État français sera tenu, afin de préserver l’équilibre franco-allemand, de céder une part équivalente à celle détenue par son partenaire allemand.

Si Rheinmetall reste le candidat le plus probable pour récupérer la part de la famille Bode-Wegmann, l’attribution des 12,5% cédés par l’État français reste encore à déterminer.    Ces parts pourraient être rachetées soit par des investisseurs institutionnels, ce qui entraînerait une dilution du capital, soit par Rheinmetall. Toutefois, l’État allemand a également annoncé son intention d’acquérir une minorité de blocage de 25,1% auprès de la famille Bode-Wegmann.

En cas d’introduction en bourse, ce serait 25% du capital de KNDS (soit 12,5% cédés par la famille allemande et 12,5% par l’État français) qui seraient mis sur le marché. Il ne fait alors aucun doute que Rheinmetall tenterait d’obtenir ces 25% de KNDS. Une augmentation de sa  participation suite à l’introduction en bourse entraînerait donc un basculement de la gouvernance en faveur de Rheinmetall.

Les conséquences possibles de l’arrivée de Rheinmetall au capital de KNDS 

La France et l’Allemagne collaborent sur le projet Main Ground Combat System (MGCS) pour développer le futur char franco-allemand, destiné à remplacer les chars Leopard 2 allemands et les Leclerc français. En avril 2025, elles créent la MGCS GmbH, une coentreprise détenue à parts égales (25%) par Rheinmetall, KNDS Deutschland, KNDS France, et Thales.

Cependant, si le projet de Rheinmetall de racheter les parts de KNDS venait à aboutir, le groupe détiendrait alors plus de 25% de la coentreprise, devenant ainsi l’actionnaire le plus influent, devant les français. Rheinmetall possède déjà son propre char, le KF51 Panther , qui concurrence directement le futur MGCS . En défendant ses propres intérêts stratégiques, il est très probable que le groupe favorise ses bureaux d’études dans la conception du MGCS, au détriment des solutions françaises.

Le projet franco-allemand de chars MGCS est déjà en difficulté, soulevant des désaccords entre les intérêts des deux pays, notamment sur le choix du canon. Rheinmetall souhaite équiper le futur char de son canon de 130mm. Tandis que KNDS France défend son propre système l’ASCALON (Autoloaded & Scalable Outperforming Gun), un canon interchangeable proposé en 120mm ou 140mm. Ainsi, le projet MGCS pourrait devenir un produit  principalement allemand, reléguant la France à un rôle secondaire. Il est à noter toutefois que ces deux calibres correspondent aux normes d’interopérabilité Otanienne.

Pour pallier le retard déjà pris par le programme et l’obsolescence de ses Léopard 2, la Bundeswehr a annoncé la fabrication du Leopard 3 comme char de transition. Pour la France, les répercussions seraient conséquentes : alors que le Leclerc est un char 100% français, conçu et produit par Nexter depuis 1991, une prise de contrôle allemande remettrait en cause cette autonomie de production. Il n’y aurait alors aucun intérêt pour un KNDS à majorité allemande de poursuivre le développement d’un char correspondant à un cahier des charges franco-allemand.

Dans ce contexte, le risque est double : d’une part, Rheinmetall pourrait s’accaparer les savoir-faire de KNDS France et les transférer vers Rheinmetall Landsysteme. D’autre part, sans un projet commun équilibré, la France perdrait son autonomie de production d’un char moderne, puisque le Leclerc reste son dernier modèle entièrement national.

À terme, cela signifierait que l’armée française devrait se fournir chez Rheinmetall pour ses besoins en char, créant une dépendance industrielle envers un acteur étranger. La France perdrait non seulement son autonomie technologique, mais aussi une partie de sa souveraineté de défense.

Rheinmetall, une entreprise sous influence américaine ? 

La structure actionnariale de Rheinmetall révèle une forte présence d’investisseurs américains, dont la part totale s’élève à environ 22%. Les principaux actionnaires sont les fonds d’investissement BlackRock (6,89% des parts) et Vanguard (4,24%), ainsi que les banques Morgan Stanley (1,62%) et Bank of America  (1,44%). Cette répartition du capital peut expliquer la multiplication des collaborations du groupe allemand avec les entreprises américaines Lockheed Martin et Anduril. En poursuivant sa stratégie d’expansion, Rheinmetall deviendrait l’acteur le plus important de la base industrielle et technologique de défense européenne (BITD-E). Cependant, cette ascension se ferait au détriment des autres acteurs de la BITD-E, et plus particulièrement de la BITD française, qui perdraient des parts de marché. De plus les partenariats entre Rheinmetall et les industriels américains sont voués à se pérenniser et à s’étendre, contribuant ainsi à la vassalisation de l’Europe à l’industrie de défense américaine.

Cette expansion de l’industrie de défense allemande est particulièrement soutenue par les pouvoirs publics allemands qui y voient la clé de la relance industrielle du pays, alors que le secteur automobile allemand traverse une crise avec des pertes d’emplois significatives.

Pour le Club Défense

Pour aller plus loin :

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