
Après la mort par balle d’Alex Pretti, soit d’un deuxième citoyen américain à Minneapolis aux mains de la police de l’immigration (ICE), Trump a déclaré, le 27 janvier, qu’il allait « un peu désamorcer la situation ». Il n’a toutefois pas formellement retiré sa menace d’invoquer l’Insurrection Act, une loi de 1807 qui lui permettrait de déployer l’armée sur le territoire américain à des fins de maintien de l’ordre.
Une telle perspective est souvent décrite par les critiques de Trump comme la violation d’une énième norme démocratique ancestrale et presque sacrée : le non-emploi de l’armée dans les affaires intérieures, présenté comme une « valeur américaine fondamentale ». Cette croyance rassure. Elle suggère qu’il existerait, au cœur de la culture politique du pays, une ligne rouge que le pouvoir n’oserait pas franchir. L’histoire raconte autre chose. S’il venait à employer l’armée contre des manifestants, Trump renouerait avec une tradition bien établie aux Etats-Unis.
L’idée d’une retenue militaire naturelle est en grande partie un produit de la fin du XIXe siècle. Elle s’impose dans les années 1880, au moment même où le gouvernement fédéral renonce à protéger activement les Noirs dans le Sud. Au cours de la décennie précédente, au contraire, Washington avait déployé l’armée et même suspendu localement l’habeas corpus pour démanteler le Ku Klux Klan et réprimer les campagnes de terreur destinées à empêcher les anciens esclaves de voter. Plusieurs lois autorisèrent explicitement le président à utiliser la force militaire contre ce terrorisme intérieur. L’armée, imparfaitement mais réellement, fut alors un instrument de protection des droits.
Un principe démocratique intemporel
C’est précisément contre cet usage que se construit ensuite la doctrine de la retenue. Le Posse Comitatus Act de 1878, qui interdit en principe l’emploi de l’armée fédérale sur le sol américain, est souvent présenté comme l’expression d’un principe démocratique intemporel. Il naît cependant dans un contexte politique bien précis : le retrait partiel des troupes fédérales du Sud et la fin de la Reconstruction. La limitation du rôle de l’armée tient moins à une méfiance abstraite envers la force qu’à la volonté de laisser les élites blanches sudistes reprendre le contrôle sans ingérence fédérale en faveur des droits des Noirs.
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