Sur l’immigration, le besoin de parler vrai

Le nombre record d’immigrés arrivés légalement en France en 2025 – 384 000, soit 11,2 % de plus qu’en 2024 – ne devrait surprendre personne. Dans un monde d’échanges généralisés, de plus en plus secoué par les crises et les violences politiques, les chocs économiques et le dérèglement climatique, il n’est guère étonnant que de plus en plus de personnes franchissent des frontières à la recherche d’un avenir meilleur. Cette statistique annuelle du ministère de l’intérieur, rendue publique mardi 27 janvier, ne reflète qu’imparfaitement les flux humains, puisqu’elle porte sur les premiers titres de séjours délivrés, après des démarches administratives souvent longues. Mais elle traduit une forme d’attractivité de la France : des étrangers choisissent notre pays pour faire des études, trouver une protection, travailler et aussi pour rejoindre leur famille.

Le caractère logique de ces flux humains n’exclut nullement qu’ils fassent l’objet de débats : que le nombre annuel de premiers titres de séjour délivrés ait doublé depuis 2011, que la proportion d’immigrés dans la population, qui était restée stable dans les années 1970 à 1990, soit passée de 7,3 % à 11,3 % entre 1999 et 2024, n’est pas anodin. La réalité reflétée par les dernières statistiques n’est pourtant pas celle de la « submersion » que brandissent la droite et l’extrême droite pour nourrir les peurs et les colères, en omettant le fait que la France compte une petite minorité d’étrangers (8,8 %) et qu’un Français sur trois est issu de l’immigration. Le tableau n’est pas non plus celui d’une stricte politique de fermeture des frontières oublieuse des droits de l’homme que pourfend la gauche. Le flux d’étudiants étrangers n’a jamais été aussi élevé, et plus d’une demande d’asile sur deux est accordée, un record.

En réalité, le tour de plus en plus hystérique qu’a pris le débat sur l’immigration prive la France, comme d’autres pays, d’une politique rationnelle et sereine en la matière. L’instrumentalisation exacerbée de ce thème central des malaises sociaux et identitaires français empêche de l’associer, comme il serait logique de le faire, à la crise démographique et à la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs. Si l’immigration ne saurait être la solution unique à ces questions, elle fait partie des réponses, à condition d’être régulée et accompagnée d’une solide politique d’intégration.

Un migrant monte à bord d’un bus en direction de son point de départ à Gravelines (Nord), le 26 septembre 2025. Un migrant monte à bord d’un bus en direction de son point de départ à Gravelines (Nord), le 26 septembre 2025.

A l’inverse, le choix absurde de l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau de réduire l’accès – déjà très limité – aux régularisations ne fait que multiplier les situations de détresse sans issue. De même, la politique qui conduit à délivrer à tout-va des obligations de quitter le territoire français, au lieu de cibler les étrangers délinquants, aboutit à l’affichage d’un très faible taux d’exécution (de 10 % à 15 %) qui nourrit la colère contre la prétendue impuissance des pouvoirs publics.

A l’approche d’une campagne présidentielle cruciale, le pire serait que les partisans d’une politique d’immigration humaine, équilibrée et réaliste, se contentent, sans parler-vrai ni proposition d’alternative crédible, d’assister à la surenchère à laquelle ne cessent de se livrer la droite et l’extrême droite, s’attaquant désormais aux décisions de justice et aux principes constitutionnels. Si elle venait à s’accentuer en France, une telle escalade, dont on voit les conséquences dans les Etats-Unis de Donald Trump, serait funeste à la fois pour le respect des droits humains et pour notre démocratie.

Le Monde

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