Pourquoi le populisme est-il si populaire

Quoi que l’on puisse dire des principes du populisme, il semble en tout cas, eh bien, très populaire. Mais justement, quels sont donc les principes du populisme ? Il est facile de définir les positions d’un parti de centre gauche ou libertarien. Mais celles d’un parti populiste ? Peut-être est-ce une erreur de décrire le populisme comme une idéologie.

Les charmes du “bon sens”

Le philosophe canadien Joseph Heath a récemment publié un essai dans lequel il avance un argument intrigant : peut-être le populisme n’est-il pas un ensemble de croyances, ni même un ensemble de tactiques, mais mise-t-il plutôt sur une certaine tournure d’esprit. Plus précisément, les populistes défendent le bon sens et s’opposent aux prétentieuses théories des élites.

“Ce n’est pas contre les élites économiques que les gens se rebellent”, écrit Joseph Heath. Il s’agit plutôt d’une “rébellion contre les fonctions exécutives [du cerveau, c’est-à-dire l’ensemble des processus cognitifs de haut niveau, permettant par exemple la planification, la coordination, etc., ndt]”. De ce point de vue, le populisme serait un mouvement qui séduit ceux qui se fient à leur instinct plutôt que ceux qui s’appuient sur des arguments trop savants.

Cette hypothèse semble très pertinente. Prenons les idées intuitives et pleines de bon sens que voici : si nous laissons les immigrés venir travailler chez nous, ils nous prendront nos emplois ; nous devrions taxer les importations afin de protéger notre économie de la concurrence étrangère ; la criminalité ne peut être endiguée qu’en durcissant la répression contre les criminels. Ces idées peuvent être vraies ou fausses, mais le fait est qu’elles présentent toutes un attrait populiste et semblent toutes assez évidentes.

Le consensus parmi les élites est que ces idées sont par ailleurs erronées. Mais pour en arriver à cette conclusion, il faut consacrer beaucoup de temps et d’efforts à examiner les preuves ou à étudier la théorie. Il est presque impossible de soutenir cette thèse sans paraître suffisant et supérieur. Personne n’aime les je-sais-tout ; les populistes les détestent.

Mais comme le soutient Jospeh Heath, il ne s’agit pas seulement d’une différence entre simplicité et complexité, ou entre instruction et non-instruction. Il s’agit d’un effort cognitif. Ce qu’il faut faire et dire est-il simple et évident ? Ou complexe et contre-intuitif ?

La complexité crée la méfiance

Prenons l’exemple de la “course aux euphémismes” : la manière socialement la moins offensante d’aborder des sujets délicats tels que la race, la sexualité ou le handicap ne cesse d’évoluer. Faut-il aujourd’hui dire “hispanique”, “latino” ou “latinx” [néologisme de genre neutre, ndt] ? Quelle est la différence entre sourd et malentendant ? Ces conversations n’ont rien d’intuitif, et beaucoup des gens qui souhaiteraient être amicaux, inclusifs et polis peuvent se sentir frustrées par la difficulté apparente de choisir les mots justes.

Le fait que Keir Starmer fasse attention à ce qu’il dit rend beaucoup de gens méfiants à son égard ; que Donald Trump semble incapable de contrôler ses propos le fait paraître sincère.

Personne ne veut être accusé d’intolérance pour la seule raison qu’il n’a pas pu, à chaud, se rappeler la bonne règle. La pratique de la “sensibilité inclusive”, bien qu’elle parte d’une bonne intention, devient pour certains l’occasion de démontrer leur agilité cognitive et leur présence d’esprit, mais pour d’autres c’est une source d’irritation. Elle suggère également, ce qui est exaspérant, que la sophistication cognitive est une forme de supériorité morale.

Cette perspective explique également pourquoi les politiciens populistes sont souvent décrits comme “sincères”, même par ceux qui les considèrent comme des menteurs invétérés. Prudents, les politiques centristes, comme Keir Starmer ou Kamala Harris, peuvent sembler coincés verbalement : ils disent peut-être la vérité, mais ils donnent l’impression de ne pas dire ce qu’ils pensent vraiment. En revanche, Donald Trump – un homme qui pourrait servir d’exemple dans la définition du mot “désinhibé” du dictionnaire – énonce beaucoup de contre-vérités, mais personne ne doute qu’il dit tout ce qui lui passe par la tête. Le fait même qu’un politique comme Keir Starmer fasse attention à ce qu’il dit est ce qui rend beaucoup de gens méfiants à son égard ; que Donald Trump semble incapable de contrôler ses propos le fait paraître sincère.

Admettons que Jospeh Heath ait raison sur ce point. (Il est certainement en avance sur son temps ; son livre ‘Enlightenment 2.0’, qui anticipait bon nombre de ces arguments, a été publié dès 2014.) Quelles en sont les conséquences ?

La simplicité, moteur de la désinformation

Il est facile de voir que les réseaux sociaux qui reposent sur la brièveté constituent un terrain fertile pour le populisme. Si le cri de ralliement des populistes est “c’est juste du bon sens, non ?” et que celui des élites traditionnelles – qu’elles soient de gauche, de droite ou centristes – est “je pense que vous verrez que c’est un peu plus compliqué que ça”, il n’est pas difficile de deviner quel message aura le plus de succès sur TikTok ou sur X.

Cette remarque explique également l’affinité apparente entre le populisme et la désinformation. J’ai déjà écrit que l’un des meilleurs antidotes à la désinformation est la “réflexion cognitive”, c’est-à-dire le fait de s’arrêter délibérément pour s’interroger plutôt que d’adhérer à la première idée qui vient à l’esprit. Beaucoup de fausses informations ne sont pas si difficiles à repérer, mais cela demande un peu de temps et d’efforts.

Si le populisme séduit les plus enclins à porter des jugements rapides et intuitifs, il n’est pas si surprenant que ce soient les informations erronées pro-populistes qui semblent si souvent se propager.

Voilà sans doute pourquoi la désinformation semble favoriser si largement les points de vue populistes. L’une des premières analyses sérieuses sur les fausses informations, publiée en 2017, a révélé que si Donald Trump et Hillary Clinton ont obtenu des scores similaires lors de l’élection présidentielle de 2016, les fausses informations favorables à Donald Trump ont été partagées près de quatre fois plus souvent sur Facebook que celles favorables à Clinton.

Pourquoi ? Les informations erronées et la désinformation peuvent soutenir ou attaquer n’importe quel camp du spectre politique. Voyez l’exemple des images générées par l’IA représentant le spectacle fictif de Donald Trump poursuivi puis appréhendé par la police en mars 2023… Mais si le populisme séduit les plus enclins à porter des jugements rapides et intuitifs, il n’est peut-être pas si surprenant que ce soient les informations erronées pro-populistes qui semblent si souvent se propager en ligne.

Susciter l’intérêt pour engager à réfléchir

Les affinités entre le populiste et l’arnaqueur sont également plus faciles à percevoir à travers le prisme de la réflexion cognitive. Le populiste réussit s’il est entouré de gens agissant selon leur intuition, tout com6me l’arnaqueur. La conséquence n’est pas que tous les populistes soient des arnaqueurs, mais que les uns et les autres tendent à présenter leur message de manière similaire et qu’ils chercheront à créer le même environnement d’information rapide et peu contextualisé.

Le bon sens a sa place, et il arrive parfois que le consensus élaboré par l’élite soit erroné alors que la réponse instinctive et simpliste est la bonne. Mais tel n’est généralement pas le cas. La question est la suivante : existe-t-il un moyen d’encourager les électeurs à se calmer, à ralentir et à y réfléchir à deux fois, dans un environnement informationnel qui nous pousse tous à nous dépêcher de réagir ? Il n’y a certainement pas de méthode facile ni infaillible. Mais toute solution doit commencer par susciter chez les électeurs de la curiosité et un véritable intérêt pour la politique. Tout le monde est capable de s’arrêter pour réfléchir, s’il le souhaite.

Orson Welles l’a parfaitement exprimé lorsqu’il a déclaré à une classe d’étudiants en cinéma : “je ne vois rien que le public ne puisse comprendre. Le seul problème est de susciter son intérêt. Une fois qu’il est intéressé, il comprend tout”.

Tim Harford, FT

© The Financial Times Limited [2025]. All Rights Reserved. Not to be redistributed, copied or modified in anyway. Le nouvel Economiste is solely responsible for providing this translated content and the Financial Times Limited does not accept any liability for the accuracy or quality of the translation.

Cet article a été publié en premier sur https://www.lenouveleconomiste.fr/financial-times/pourquoi-le-populisme-est-il-si-populaire/