Leonora Carrington, la mariée du vent

Une girafe zébrée au cou arqué, un dodo des mers aux ailes vertes, un dragon à tête de loup, sec comme un criquet… Qui est la déesse qui a créé ces animaux ? Une enfant de dix ans, qui a imaginé dans son cahier ces créatures de différentes planètes, dont elle a dessiné aussi l’atlas céleste. Elle s’appelle Leonora Carrington (1917-2011), écrit des deux mains et en miroir, vit dans une demeure néogothique anglaise, et se fait exclure, une à une, des écoles catholiques où ses parents tentent de la discipliner. Sa vie durant, comme portée par un souffle puissant, elle voyage de l’Angleterre post-victorienne au Mexique peuplé d’esprits – où elle meurt –, en passant par la lumineuse Florence, le Paris des surréalistes, ou la sombre Espagne franquiste – où elle fait l’expérience de la folie et des hôpitaux. Surtout, elle explore par son art des mondes souterrains ou célestes, peuplés d’étranges créatures. À travers près de 130 œuvres, le Musée du Luxembourg nous invite à redécouvrir cette artiste longtemps marginalisée en France, mais célébrée au Mexique, où elle est depuis longtemps considérée comme l’une des plus importantes artistes féminines, aux côtés de Frida Kahlo (1907-1954) et Remedios Varo (1908-1963).

L’imaginaire du surréalisme

Leonora naît en 1917 au sein d’une famille traditionnelle dans la société post-victorienne. Traditionnelle ? « En effet. Mais les membres de sa famille que j’ai rencontrés en Angleterre m’ont dit qu’elle n’était pas la plus originale de la famille », confie l’historienne de l’art, Tere Arcq, co-commissaire de l’exposition. L’imagination, en effet, y règne en maître. À une époque qui s’intéresse à l’occultisme, Leonora Carrington est bercée par les contes que lui racontent sa mère et sa grand-mère, irlandaises. De son instruction catholique, elle retient surtout les vies des saints : qu’ils puissent entrer en lévitation la fascine. Elle les retrouvera d’ailleurs à quinze ans chez les maîtres du Trecento et du Quattrocento à Florence, où ses parents l’envoient apprendre les bonnes manières. Un jour, quand elle sera une artiste accomplie, au Mexique, ces œuvres infuseront sa peinture.

Mais pour l’heure, Leonora Carrington, qui étudie à Londres, à la Chelsea School of Art et à l’académie d’art d’Amédée Ozenfant, se laisse emporter par l’imaginaire du surréalisme, présenté pour la première fois sur le sol anglais en 1936 dans l’exposition « International Surrealist Exhibition ». La jeune femme se reconnaît dans leur monde onirique, libéré des carcans de la raison.

L’année suivante, elle visite une exposition personnelle de Max Ernst (1891-1976), qu’elle ne tarde pas à rencontrer, au cours d’un dîner organisé par l’une de ses camarades d’études. Qu’importe s’il a 46 ans, elle 20… C’est un coup de foudre. Lui quitte sa compagne ; elle désobéit à son père qui lui enjoint de quitter l’artiste. Le couple s’enfuit alors avec Roland Penrose et Lee Miller en Cornouailles. Paul et Nusch Éluard, Man Ray et Ady Fidelin, ou encore le sculpteur Henry Moore les y rejoignent. Direction Paris : Leonora Carrington et Max Ernst s’installent à Saint-Germain-des-Prés. Ernst introduit sa nouvelle compagne dans le groupe surréaliste, qui ouvre la porte aux artistes femmes. Leonora Carrington expose ses tableaux, puissamment oniriques, et refuse le rôle de muse. « S’ils accueillent les femmes dans leur mouvement, ce qui est rare à l’époque, les surréalistes pensent aussi qu’elles ont un accès plus immédiat à l’inconscient, dans une vision idéalisée et érotisée. Leonora déteste cela… Elle a d’ailleurs déclaré à l’époque qu’elle n’avait pas le temps d’être une muse, car elle était trop occupée à devenir une artiste pour elle-même ! », raconte Tere Arcq. Ainsi, la jeune artiste vend sa première œuvre à Peggy Guggenheim et commence à publier ses récits. Dans la préface de l’un d’eux, intitulé La Maison de la peur, qu’il illustre aussi, Max Ernst l’appelle « la mariée du vent. » Le couple ne tarde pas à s’envoler à Saint-Martin-d’Ardèche. Dans cette maison de campagne où le couple Éluard, Man Ray, Tristan Tzara ou encore Leonor Fini leur rendent visite, les créatures oniriques de Leonora Carrington, fascinée par les paysages de Max Ernst, où montagnes et rochers peuvent devenir des êtres vivants, viennent habiter les pièces – comme le cheval rouge surgi d’une fenêtre, présenté dans l’exposition. « Ernst crée des œuvres à l’extérieur de la maison ; Leonora orne de ses œuvres l’intérieur de la maison », souligne Tere Arcq. Par ailleurs, dans son effervescence créatrice, elle continue d’écrire et publie un recueil de cinq contes, en français, sous le titre La Dame ovale. Max Ernst les illustre.

Un drame à l’origine de son émancipation

Hélas, en septembre 1939, la guerre éclate. Max Ernst est d’origine allemande. Il est arrêté par les autorités françaises comme ennemi étranger potentiel. Leonora, isolée à Saint-Martin-d’Ardèche, panique. Elle fuit vers l’Espagne en voiture. Son projet : atteindre Lisbonne et traverser l’Atlantique. Mais à Madrid, des soldats franquistes arrêtent la jeune femme de 23 ans. Ils la violent. L’agression déclenche en elle une crise psychotique. Au mois d’août 1940, elle est internée à l’hôpital psychiatrique de Santander, à la demande de ses parents. Le psychiatre franquiste qui la suit, le docteur Luis Morales, lui injecte notamment du Cardiazol, un médicament qui provoque des crises d’épilepsie. Les traitements qu’elle subit auraient pu la briser. Mais elle se relève. « Leonora Carrington a su transformer cette épreuve en une rencontre avec elle-même, qui a renforcé sa créativité », observe Carlos Martín, ancien conservateur de la Fundación Mapfre à Madrid et co-commissaire de l’exposition. En 1943, Leonora Carrington raconte cet effondrement et la proximité avec une mort imminente dans un texte poignant, En Bas,où le mal n’a pas le dernier mot : « Par la suite, en pleine lucidité, j’irais En Bas, comme troisième personne de La Trinité. Je sentais que, par le soleil, j’étais androgyne, la lune, le Saint-Esprit, une gitane, une acrobate, Leonora Carrington et une femme. Je devais être aussi, plus tard, Élisabeth d’Angleterre. J’étais la personne qui révélait les religions et portait sur ses épaules la liberté et les péchés de la terre mués en connaissance, l’union de l’homme et de la femme avec Dieu et le Cosmos, tous égaux entre eux », écrit-elle.Cette expérience, vécue entre lucidité et folie, marque profondément son œuvre. À la suite de ce traumatisme qui devient la pierre angulaire de son identité artistique, Leonora Carrington s’émancipe, acquiert une liberté et une force expressive nouvelles : « Dans un instant de lucidité, je compris la nécessité d’extraire de moi les personnages qui m’habitaient. […] Il me fallait me débarrasser de tout ce que ma maladie m’avait apporté – premier rejet d’excréments – début de libération », écrit-elle dans En Bas. Sa peinture devient plus sombre, plus hermétique. « Elle ressent un besoin profond de s’aventurer dans les recoins inexplorés de son être », confie, dans le catalogue de l’exposition, son fils Gabriel Weisz Carrington. Après sa libération, en 1941, elle épouse, à Lisbonne, son ami Renato Leduc (1897-1986), écrivain et diplomate mexicain, qui la protège et l’aide à traverser l’Atlantique. Lorsqu’elle croise à Lisbonne peu avant son départ, Max Ernst au bras de sa nouvelle maîtresse Peggy Guggenheim, une page a été tournée.

Voyages intérieurs

À New York, Carrington renoue avec des artistes européens en exil – Roberto Matta, André Breton, Marcel Duchamp ou Amédée Ozenfant. Ses crises d’angoisse sont néanmoins fréquentes. « Ses tableaux de cette période élaborent son traumatisme : ils représentent des paysages stériles, enneigés, désertiques, volcaniques… », remarque Carlos Martín. Son installation à Mexico avec Renato Leduc, fin 1942, l’apaise. Elle y retrouve Remedios Varo, qu’elle a connue à Paris au sein du groupe surréaliste, et qui est arrivée à Mexico avec Benjamin Péret. Et surtout, bientôt séparée de Leduc, Leonora Carrington fait la connaissance du photographe hongrois, assistant et ami d’enfance de Robert Capa, Emerico « Chiki » Weisz. Quelques années plus tard, il devient son époux et le père de ses enfants : Gabriel et Pablo, qui naissent en 1946 et 1947. Leonora a alors 30 ans. La maternité la bouleverse. Ses paysages deviennent fertiles, marqués par la peinture italienne qu’elle a découverte à Florence à l’âge de 15 ans. Leonora Carrington expérimente la peinture a tempera sur bois ou carton pressé, s’intéresse au format horizontal de la prédelle. Ses couleurs se font plus vives, plus lumineuses. Les jardins anglais de son enfance s’invitent aussi dans ses tableaux.Elle ne retourne pas vivre en Europe. Son voyage est désormais intérieur. Cette infatigable chercheuse spirituelle se passionne pour les tarots, l’occultisme, tous ces mondes invisibles qui s’expriment sur ses tableaux, peuplés de créatures étranges ou mettant en scène des rencontres sacrées, calmes et secrètes, traversées d’une mélancolie moins convulsive, apaisée. En 1948, elle présente sa première exposition personnelle à la galerie Pierre Matisse, à New York. C’est sans doute son ami, le poète Edward James, qui lui rend alors le plus bel hommage : « Les peintures de Leonora Carrington ne sont pas peintes. Elles sont infusées. Elles semblent parfois avoir pris forme dans un chaudron au douzième coup de minuit, mais elles ne sont pas pour autant de simples illustrations de contes de fées. » Un chaudron ? Celle que Breton voyait comme une « sorcière au regard velouté et un peu moqueur », végétarienne, se passionne pour la cuisine. Pour cette ardente féministe, qui se lie à Octavio Paz ou Frida Kahlo, et devient au Mexique une artiste majeure, c’est un moyen de réinvestir cet espace où les femmes étaient traditionnellement cantonnées. « Quand je l’ai connue, autour de 80 ans, elle s’intéressait à tout. Aussi bien à la politique qu’à la cuisine, au cinéma, aux étoiles, aux tarots, aux animaux… Mais surtout, elle aimait par-dessus tout ses enfants », se souvient Tere Arcq. Pour elle, le temps, le vent emportaient tout – sauf l’amour maternel. Et la peinture.

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