Ne l’appelez pas le Douanier Rousseau. Car il n’exerça sa profession de douanier aux barrières d’octroi, à Paris, que pour des raisons financières. Sa vocation : être un peintre reconnu. Merci, donc, de le nommer par son prénom et son nom, Henri Rousseau (1844-1910), comme le fait la grande exposition monographique du Musée de l’orangerie à Paris, en partenariat avec la Fondation Barnes, à Philadelphie. Ces deux institutions, qui possèdent les plus importantes collections de peintures de l’artiste, les réunissent avec d’autres prêts prestigieux afin de faire redécouvrir la richesse de l’œuvre de celui qui sut diversifier les genres et les techniques pour se faire une place sur la scène artistique parisienne. Il fut surtout portraitiste et peignit bien plus Paris que les forêts vierges qui font sa notoriété de nos jours.Intitulé Moi-même, portrait-paysage, cet autoportrait témoigne de l’ambition de cet autodidacte qui fréquente le Louvre sur son temps libre afin d’apprendre le métier de peintre et envoie ses compositions au nouveau Salon des indépendants – à défaut d’être admis au sein de la scène artistique comme peintre officiel, à l’instar de ses contemporains Jean-Léon Gérôme ou Pierre Puvis de Chavannes, qu’il admire. Lorsqu’il compose ce tableau, à 46 ans, Henri Rousseau travaille encore aux barrières d’octroi. Mais il persiste dans la peinture, en amateur, en attendant d’être reconnu. À défaut de l’être par les institutions, il l’est par ses pairs. Pablo Picasso, en 1908, organise un banquet mémorable en son honneur dans son atelier du Bateau-Lavoir. À cette occasion, Rousseau lui déclare : « Nous sommes les deux grands peintres de notre temps : toi dans le style égyptien, moi dans le style moderne. » C’est cependant comme peintre naïf qu’il est longtemps regardé. Après sa mort, en 1910, le marchand d’art Wilhelm Uhde rachète ses œuvres aux petits commerçants à qui Rousseau les avait sans doute données pour éponger ses dettes. Il compte parmi les premiers collectionneurs du peintre. Puis, Paul Guillaume, qui ouvre sa galerie en 1914, s’intéresse à son tour à lui. Il faut attendre les années 1920 pour que la cote de l’artiste s’envole. En 1923, ce « portrait-paysage » est l’un des premiers à entrer dans un musée, la Galerie nationale de Prague, qui constitue alors sa collection d’art moderne occidental.
Douanier ?
Si on le connaît sous l’appellation de « Douanier », Henri Rousseau est en réalité un « gabelou », employé aux services de l’octroi. Pendant vingt-deux ans, cet homme né en 1844 à Laval, dans une famille modeste et arrivé dans la capitale à 24 ans, y contrôle et collecte la taxe sur les marchandises entrant dans Paris, peignant à ses heures perdues sur son lieu de travail. S’il ne représente pas ici un lieu précis, ces petits tonneaux et les fortifications aux portes de la ville évoquent son métier. Henri Rousseau prend sa retraite de l’octroi en 1893, pour se consacrer pleinement à la peinture. Il commence à être reconnu à la fin de sa vie, notamment pour ses jungles exotiques inspirées de cartes postales, et des ménageries et serres parisiennes, puisque le « Douanier » ne quittera jamais la France. Ce tableau qui exprime son ambition donne le ton de l’exposition du Musée de l’orangerie, qui entend rendre enfin justice à Henri Rousseau : un vrai peintre, et non un douanier qui peignait.
Un autoportrait- paysage
Un pinceau, une palette, un béret, et même une décoration… Henri Rousseau a beau avoir reçu par erreur les palmes académiques – en réalité destinées à un homonyme –, il les arbore ici avec fierté. Dans cet autoportrait qu’il expose au Salon des indépendants en 1890, il prend soin de s’afficher avec tous les attributs du peintre. Employé à l’octroi, chargé de percevoir les taxes sur les marchandises entrant dans Paris, celui qu’Alfred Jarry baptise le « Douanier Rousseau » aspire à être reconnu en tant qu’artiste. Autodidacte se formant en copiant les tableaux du Louvre, il se proclame inventeur d’un genre nouveau, le « portrait-paysage », où chaque détail renseigne l’identité du personnage – au point que Pablo Picasso, qui achète en 1908 un Portrait de femme, dira de lui qu’il est l’auteur de l’un « des plus véridiques portraits psychologiques français ». Sur la palette, on peut lire deux prénoms : celui de sa première femme, Clémence et celui de Joséphine, qu’il a épousée après être devenu veuf. Une façon discrète, pour cet homme qui a tant portraituré nombre de ses proches, de manifester combien, pour lui, l’art et la vie s’entremêlent.
La tour Eiffel, phare de la modernité
Quand Henri Rousseau peint ce tableau, en 1890, la tour Eiffel a tout juste un an. La Dame de fer vient d’être construite et inaugurée pour l’Exposition universelle de 1889. « Sa présence sur ce portrait-paysage témoigne de l’attention qu’Henri Rousseau porte à la modernité, à une période où la plupart des Parisiens trouvent cet édifice de fer regrettable. Lui, au contraire, l’intègre dans ses toiles, comme le fera plus tard Robert Delaunay », souligne Juliette Degennes, commissaire de l’exposition. Rousseau fréquente assidûment les Expositions universelles. Ces dernières mettent en scène l’empire colonial français, diffusant une imagerie exotique populaire qui forge son regard, au même titre que les illustrations de presse, les galeries du Muséum national d’histoire naturelle et les serres du Jardin des plantes. Plus loin, la montgolfière (en haut à droite du tableau), attraction-phare de l’Exposition universelle de 1889, fait écho à la modernité de la tour Eiffel, tandis que les pavillons du bateau à quai rappellent la dimension internationale de la capitale.
Au diable les proportions et la perspective !
Que sont ces lutins, ces minuscules silhouettes ? Si Henri Rousseau a reconnu rencontrer des difficultés dans le dessin et le respect des proportions, il a su utiliser sa façon de peindre peu académique pour en faire sa signature, accentuant les contrastes afin de dissoudre la perspective. Dans ses esquisses, qui sont des notes qu’il prend sur le motif et reprend pour composer son tableau à l’atelier, les proportions sont respectées. Il accentue les disproportions seulement dans la composition finale. D’ailleurs, au-dessus de la silhouette du peintre, transparaît ce que fut la silhouette initiale, bien plus grande encore. « Il est possible que le peintre l’ait reprise après le Salon des indépendants pour la rendre plus petite, peut-être en raison de critiques négatives sur la taille de son personnage », souligne Juliette Degennes.
1844
Naissance à Laval
1871
Entre à l’octroi de Paris
1884
Expose au Salon des indépendants
1890
Peint
Moi-même, portrait-paysage
1891
Explore le thème de la jungle
1893
Se consacre entièrement à la peinture
1910
Décès
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