Et si aucun des deux tableaux exposés à la Galleria Sabauda de Turin et au Philadelphia Museum of Art n’était de la main de Van Eyck ? L’intelligence artificielle s’invite à nouveau dans les débats d’attribution. Deux panneaux du XVe siècle quasi identiques représentant Saint François d’Assise recevant les stigmates, traditionnellement attribués à Van Eyck (1390-1441), font débat.
Selon une analyse menée par la société suisse Art Recognition, en collaboration avec l’université de Tilburg (Pays-Bas), aucune des deux œuvres ne présenterait les caractéristiques de la touche du maître flamand. L’algorithme d’IA, entraîné à reconnaître la main de l’artiste à partir de ses coups de pinceau, a conclu que le panneau de Philadelphie est négatif à 91 %, celui de Turin à 86 %.

Jan van Eyck (1390-1441), Saint François recevant les stigmates, c.1428-1432, huile sur panneau, 29,2 x 33,4 cm, version de la galerie Sabauda à Turin.
La méthode utilisée par Art Recognition est désormais connue. Elle repose sur des photographies en ultra-haute résolution, la segmentation en milliers de fragments, l’extraction de caractéristiques récurrentes, puis la comparaison avec un corpus d’œuvres jugées indiscutables. Le même procédé appliqué à un Van Eyck incontesté, Le Portrait des époux Arnolfini de la National Gallery de Londres, donne une probabilité d’authenticité de 89 %.
Ces conclusions viennent conforter une hypothèse déjà formulée par plusieurs historiens de l’art. Till-Holger Borchert, spécialiste allemand de Van Eyck et directeur du Musée Suermondt-Ludwig d’Aix-la-Chapelle, y voit la confirmation d’une hypothèse selon laquelle les deux Saint François d’Assise recevant les stigmates seraient des œuvres d’atelier.
Mais plusieurs historiens de l’art contestent cette approche fondée sur la touche. Maximiliaan Martens, professeur à l’Université de Gand (Belgique), rappelle que Van Eyck n’est pas un peintre de la touche visible. Il est, au contraire, l’artiste qui pousse l’art du glacis et de la superposition translucide vers une surface presque lisse, miroitante, où le geste tend à disparaître. Par ailleurs, seulement une vingtaine de tableaux sont attribués à Van Eyck. Un corpus bien mince pour constituer un jeu de données d’entraînement vraiment fiable pour l’intelligence artificielle.
Le professeur gantois pointe également des paramètres matériels ignorés par l’analyse algorithmique. La version de Philadelphie est peinte sur vélin marouflé sur panneau, un choix rare qui modifie la surface et peut affecter les marqueurs visuels utilisés par l’IA. S’ajoutent à cela les vernis oxydés, les craquelures, les retouches, les nettoyages, les restaurations et modifications de réflectance sur près de six siècles. L’IA peut alors confondre style et vieillissement, main et altération.
Ce n’est pas la première fois que les projecteurs sont braqués sur Art Recognition et ses analyses assistées par l’IA. En 2021, la société avait fait sensation en concluant que le célèbre Samson et Dalila de Rubens (1609) conservé à la National Gallery de Londres n’était pas authentique à 91 %. Cette remise en cause avait cependant été rejetée par plusieurs experts.
Malgré ces controverses, la jeune entreprise fondée en 2019 revendique aussi des succès. En 2024, son IA aurait permis d’identifier jusqu’à quarante faux tableaux mis en vente sur eBay, démontrant son utilité pour traquer les contrefaçons sur le marché de l’art en ligne.
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