
Conservé dans les appartements pontificaux, un panneau d’El Greco, dissimulé sous une peinture des années 1960, vient d’être redécouvert. Il Redentore (1590-1595), 45 x 29 cm, longtemps tenu pour une copie mineure, représente un Christ aux traits maladroits. En 1967, José María de Muniáin, professeur d’esthétique et fervent catholique, offre le panneau au pape Paul VI. Accroché dans la Salle des Ambassadeurs du Palais apostolique, il rejoint les collections du Saint-Siège, gérées par les Musées du Vatican. En 1970, l’historien José Camón Aznar avance l’hypothèse d’un El Greco. Mais l’aspect grossier du Christ décourage les recherches.
La redécouverte intervient lors d’un contrôle d’état mené en 2024. Les restaurateurs des Musées du Vatican, sous la direction de Paolo Violini, engagent une série d’analyses : réflectographie infrarouge, radiographie aux rayons X, fluorescence X. Les pigments, le liant et le modelé ne correspondent pas aux pratiques de la fin du XVIe siècle. Les analyses pigmentaires datent le repeint des années 1960. Le Christ visible n’est qu’un repeint. Le marché d’El Greco est alors en pleine expansion ; de nombreux faux circulent pour répondre à la demande d’images spirituelles réputées authentiques. Un faussaire anonyme a recouvert la peinture originale afin de la rendre « vendable » au Vatican.
Le nettoyage progressif fait apparaître un Christ élancé, frontal, sur fond sombre, caractéristique de la période tolédane du Greco et destiné à la dévotion privée. Les imageries révèlent également deux compositions antérieures, une Vierge à l’Enfant, vers 1580, liée à une Apparition de la Vierge à saint Laurent, et un saint Dominique en adoration, vers 1590. L’ensemble constitue un palimpseste pictural et documente les pratiques d’atelier, fondées sur le réemploi des supports et des motifs. Quatre perforations sur les bords suggèrent un usage comme autel portatif, prolongeant sa fonction dévotionnelle. L’œuvre appartient toujours au Saint-Siège. Inventoriée dans les collections des Musées du Vatican, elle n’a pas quitté leur cadre juridique depuis 1967. Sa redécouverte en modifie toutefois le statut.
L’œuvre est présentée depuis le 14 mars 2026 dans l’exposition « El Greco allo specchio » (« El Greco au miroir »), au Palais apostolique de Castel Gandolfo. Confrontée à un Saint François recevant les stigmates, œuvre de jeunesse, vers 1570, prêté par la Fondation Pagliara, elle permet de situer son évolution stylistique, de sa formation vénitienne à sa maturité tolédane. L’exposition, visible jusqu’au 30 juin, intègre les données scientifiques de la restauration.