Quel chemin pour une refondation efficace

Economie et Politique,
La chronique de Jean-Michel Lamy

Les départs de feux sont tous azimuts. Aussi le Conseil européen des 19 et 20 mars aurait besoin de déployer beaucoup de lances à incendie. Ce ne sera qu’un conseil statutaire de plus, brassant à petite vitesse une masse de sujets. Dont certains en rade depuis des décennies. Que l’on songe que la Commission vient d’envoyer aux Vingt-sept des lignes directrices pour aménager le droit des concentrations afin de permettre l’émergence de champions européens de taille mondiale. La préparation du budget de l’Union européenne (UE) pour 2028-2034 est un autre exemple de blocages ancestraux. La question des impôts nouveaux, condition de l’Europe-puissance, est toujours taboue. Malgré quelques lueurs libératrices, personne ne connaît la coalition de volontaires susceptible de révolutionner la marche de l’UE.

“L’Europe ne peut plus être le gardien de l’ordre de l’ancien monde”

Pourtant, la survie institutionnelle de l’UE est en jeu face aux attaques frontales des partis extrémistes de plusieurs pays. La survie monétaire de la zone euro est en danger face au risque d’un endettement insoutenable dans un ou plusieurs États membres. La survie de l’autonomie économique de l’UE est en péril face à une désindustrialisation accélérée. Enfin, la survie militaire sous parapluie américain arrive en fin de vie. Ces facteurs souterrains de désagrégation sont à l’œuvre depuis longtemps, mais aujourd’hui ils font bruyamment surface.

Au point que les somnambules du Vieux Continent s’ébrouent en affichant revirement sur revirement. De l’automobile au Pacte vert en passant par le “reporting” extra-financier, la révision des oukases bruxellois dans un sens moins contraignant est générale. Suffira-t-elle à organiser aux frontières de l’UE une vraie protection dans les domaines clés de la production et de l’immigration ? C’est sur ce terrain que l’électeur-juge de paix des opérations occupe les urnes. Ô paradoxe, la première à sortir de l’aveuglement en nommant les choses est l’héritière en chef de l’aveuglement. Devant la Conférence des ambassadeurs de l’UE du 9 mars dernier, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, a carrément jeté aux orties doctrine, institutions et processus décisionnel de la maison communautaire.

“De l’automobile au Pacte vert en passant par le “reporting” extra-financier, la révision des oukases bruxellois dans un sens moins contraignant est générale”

“L’Europe ne peut plus être le gardien de l’ordre de l’ancien monde, d’un monde caractérisé par la stabilité et le multilatéralisme, qui a disparu et ne reviendra pas”, a-t-elle tranché. Et d’ajouter qu’il faut déterminer si “le système de tentatives bien intentionnées et de compromis” est une aide ou une entrave à la crédibilité en tant qu’acteur géopolitique. À qui le privilège du parler vrai ? Dans la même enceinte, Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, a sèchement rappelé la présidente de la Commission “au respect le plus strict de la lettre et de l’esprit des traités”. En clair, pas question d’outrepasser un rôle strictement délimité.

Un Conseil européen sans leadership

Alors qu’au son du canon de la guerre du Golfe les mouvements de plaques tectoniques bousculent les positions acquises, le refus de percées conceptuelles est une faute. Sans changer les répartitions de pouvoir fixés par traité au sein du rouage Conseil-Parlement-Commission, la technostructure bruxelloise doit être encouragée au contraire à faire bouger les lignes par des méthodes innovantes. Au sein du Conseil européen, l’absence de leadership handicape lourdement l’expression d’une volonté générale. Emmanuel Macron a gaspillé cette position un moment détenue.

“Au sein du Conseil européen, l’absence de leadership handicape lourdement l’expression d’une volonté générale”

Conséquence, le moteur franco-allemand n’embraye plus. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, pense “idylle” avec l’Italie. Berlin entend même prendre la place d’industriel numéro un européen de l’armement. Le véritable arbitrage entre “tendance coopération” ou “préférence nationale” chez les Vingt-Sept reste entre parenthèses. Pendant ce temps, des partis prêts à déboulonner une Commission “bureaucratique et illégitime” peuvent investir l’Élysée dès 2027. Une aventure identique peut survenir en 2029 à la Chancellerie à Berlin via une percée du parti extrémiste AfD.

Iran, l’acmé du processus décomposition-recomposition

Comment s’y prendre alors pour inverser la vapeur ? Comment inventer un bouclier communautaire enfin efficace face aux déferlantes ? Le conflit en Iran restera comme l’acmé du processus décomposition-recomposition. Le choc d’offre lié à l’interruption de la libre circulation maritime dans le détroit d’Ormuz marquera longtemps la mémoire des approvisionnements en hydrocarbures et des équilibres du système électrique mondial. Ce front est devenu la mère de toutes les batailles. Les dirigeants de l’UE savent maintenant qu’une électricité abondante et abordable est la condition de la compétitivité industrielle. Ce qui autorise toutes les transgressions.

“Les dirigeants de l’UE savent maintenant qu’une électricité abondante et abordable est la condition de la compétitivité industrielle. Ce qui autorise toutes les transgressions”

Certes, le photovoltaïque et l’éolien dépassent les combustibles fossiles dans le bouquet énergétique de l’UE. Mais Ursula von der Leyen en a profité pour prononcer un inattendu mea culpa public : “le choix de réduire de 33 % en 1990 à 15 % aujourd’hui la part d’électricité provenant du nucléaire était une erreur stratégique”. Et de plaider pour l’investissement dans de petits réacteurs modulaires. “Nous créerons des bacs à sable réglementaires afin que les entreprises puissent tester des technologies innovantes”, a lâché la patronne de la Commission en présence du chef de l’État français.

Bruxelles est encore loin d’être le garant du renouveau industriel de l’UE. N’empêche, la défense du “made in Europe” est une autre transgression significative. Le projet de loi sur l’accélération industrielle (Industrial Accelerator Act) installe une préférence européenne au cœur d’une partie de la production, investissements étrangers compris. Enfin, la doctrine économique de l’UE change. À étendre à beaucoup de secteurs pilotes si affinités… entre les Vingt-sept. L’esprit de la préférence nationale l’empêche.

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