
La proposition de Donald Trump de nommer Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale (la banque centrale américaine, surnommée la « Fed ») a un petit goût de revanche pour les banquiers centraux conservateurs. Lors de sa première expérience au conseil des gouverneurs de la Fed entre 2006 et 2011, Warsh avait clairement rejoint le camp des faucons, qui privilégient la lutte contre l’inflation, par opposition aux colombes, qui s’inquiètent plutôt de la croissance et de l’emploi. Le paradoxe du choix de Kevin Warsh est que, depuis un an, Donald Trump tire à boulets rouges sur la Fed et sur Jerome Powell, qu’il accuse de brider l’économie en maintenant des taux d’intérêt trop élevés. Donald Trump voulait donc plutôt une colombe qu’un faucon, et il en faisait même un critère de sélection du successeur de Powell.
Pour comprendre la logique très politique du choix de Kevin Warsh [dont la nomination devra être avalisée par le Sénat d’ici au mois de mai], il faut remonter à ces combats d’oiseaux dans les années 1970. L’économie américaine connaissait alors à la fois inflation et chômage, d’où un dilemme au sein de la Fed : auquel de ces deux maux fallait-il s’attaquer ? Après l’arrivée de Paul Volcker à la tête de la banque centrale en 1979, les faucons ont pris le dessus sur les colombes. La Fed a considérablement augmenté ses taux d’intérêt, au prix d’une forte hausse du chômage au début des années 1980. La victoire de Volcker sur l’inflation ainsi que ses appels à la réduction des déficits ont néanmoins fait de lui un héros non seulement parmi les banquiers centraux, mais aussi dans une large partie de l’opinion, notamment conservatrice. Alan Greenspan, son successeur, a capitalisé sur cet héritage et s’est fait l’apôtre de réformes visant à ouvrir les marchés et à juguler ainsi les pressions inflationnistes.
La fin du XXe siècle a marqué le triomphe des banques centrales indépendantes. La Fed et la jeune Banque centrale européenne (BCE) se sont retrouvées chacune au centre d’une alliance hétéroclite de partisans déterminés de la stabilité des prix : marchés financiers, responsables politiques allant de la droite conservatrice jusqu’au centre gauche, économistes, hauts fonctionnaires… Bien qu’informelles, ces alliances ont pris racine dans différents cercles de pouvoir, facilitant l’adoption de politiques néolibérales. La critique de la priorité accordée à la lutte contre l’inflation a été reléguée à la gauche, dont elle est devenue un marqueur.
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