MotoGP : Johann Zarco, l’éternel sous-estimé de la discipline et prêt à frapper fort en 2026 ?

Dans un paddock qui adore les trajectoires rectilignes, Johann Zarco a toujours avancé en diagonale. Trop tardif pour certains, trop cérébral pour d’autres, jamais vraiment “marketé” comme une future star, le Français a pourtant bâti l’un des parcours les plus riches et les plus singuliers du MotoGP moderne.

Tout commence loin des projecteurs, en pocket-bike, sous la houlette d’un homme-clé : Laurent Fellon. Dès l’enfance, Zarco est formé dans un cadre rigoureux, presque austère, où l’analyse prime sur l’instinct. Cette méthode forge un pilote réfléchi, obsédé par la compréhension de la machine. En 2007, il explose en remportant la Red Bull Rookies Cup, il reste encore aujourd’hui le seul Français à l’avoir fait, mais sans jamais provoquer l’emballement médiatique réservé à d’autres prodiges européens.

En 125 cm³, puis en Moto3, Zarco apprend dans la douleur. Régulier, rapide, mais souvent malchanceux, il passe tout près d’un titre mondial en 2011, battu par Nicolas Terol après une saison marquée par des décisions controversées, des arrivées au millième et une pénalité restée dans les mémoires. Déjà, son histoire se construit sur des détails cruels.

C’est pourtant en Moto2 que Johann Zarco entre dans une autre dimension. En 2015 et 2016, il devient double champion du monde, le premier de l’histoire de la catégorie. Huit victoires, une maîtrise tactique exceptionnelle, une gestion de course qui lui vaut un surnom flatteur donné par la presse britannique : « The Professor », en référence à Alain Prost. Un détail qui en dit long sur son ADN : Zarco gagne avec la tête autant qu’avec le poignet droit.

Mais là encore, le statut ne suit pas totalement les résultats. À l’heure de monter en MotoGP, il n’arrive pas dans une équipe officielle, mais chez Tech3 Yamaha. Et pourtant, dès 2017, il frappe fort : poles, podiums, tête de course face à Rossi, Márquez ou Pedrosa. Il termine sixième du championnat, meilleur rookie, meilleur indépendant. Une entrée fracassante… qui ne débouche pourtant pas sur une promotion logique.

C’est l’un des fils rouges de cette enquête : Zarco performe, mais ne coche jamais toutes les cases politiques. Son choix de quitter Yamaha pour KTM en 2019 tourne court. La RC16 ne lui correspond pas, la communication se crispe, la séparation est brutale. Beaucoup y voient alors le début du déclin. C’est mal connaître Johann Zarco.

Refusant de quitter la catégorie reine, il accepte un pari risqué chez Ducati Avintia, puis Pramac. Là encore, il surprend. Pole positions, podiums, leadership temporaire du championnat en 2021, records de vitesse. Il devient l’un des meilleurs pilotes Ducati… sans jamais être promu officiellement. Toujours utile, jamais prioritaire.

Depuis son arrivée chez Honda via LCR, le schéma se répète. Moto en crise, projet en reconstruction, rôle de pilote référent technique assumé sans bruit. Et pourtant, en 2025, au Mans, Zarco écrit l’histoire : premier Français vainqueur du GP de France en MotoGP depuis 1954. Une victoire de stratège, de patience, de lecture parfaite d’une course chaotique.

Johann Zarco, vainqueur du GP de France 2025

Johann Zarco, le pilote sous-estimé ? 

Dans un sport obsédé par les titres et les guidons d’usine, Johann Zarco occupe une zone grise. Trop performant pour être ignoré. Pas assez “installé” pour être sanctuarisé. Résultat : une carrière en MotoGP où le respect est réel… mais rarement institutionnalisé.

Les chiffres, pourtant, sont sans ambiguïté. Depuis son arrivée en MotoGP en 2017, Zarco s’est imposé comme l’un des pilotes les plus réguliers du plateau hors équipes officielles. Meilleur rookie, meilleur indépendant à plusieurs reprises, régulièrement dans le top 10 final du championnat, il a souvent été le meilleur représentant de sa marque, que ce soit chez Yamaha Tech3, Ducati Pramac ou aujourd’hui Honda LCR.

Chez Ducati, notamment, son cas interpelle encore. En 2021, il mène le championnat du monde après deux courses, signe deux deuxièmes places consécutives au Qatar, puis empile les podiums en début de saison. Il termine cinquième du championnat, premier pilote indépendant, dans une équipe qui décroche le titre teams. Pourtant, Ducati choisira de miser sur d’autres profils pour ses guidons officiels.

« Je ne me suis jamais senti lésé, mais je sais que je n’ai pas toujours eu le timing parfait », confiait alors Zarco, lucide, sans amertume affichée, chez nos confrères de Motorsport.com.

Cette capacité à encaisser sans exploser est sans doute l’une des raisons de sa sous-évaluation médiatique. Zarco n’est pas un pilote qui impose son statut à coups de déclarations fracassantes. Il avance, travaille, analyse. Parfois trop discrètement pour un paddock où la perception compte presque autant que la performance.

Chez Honda, le phénomène se répète. Arrivé dans un contexte de crise technique majeure, Zarco devient rapidement le pilote de référence du constructeur japonais. En 2024 puis 2025, il est celui qui marque le plus de points, celui qui fait progresser la RC213V, celui qui alerte, teste, encaisse.

Lucio Cecchinello ne cache pas son admiration : « Johann a une fois de plus démontré son expérience, sa détermination et une vitesse capable d’embraser le box. Chaque course est une bataille, et il n’a jamais cessé de pousser l’équipe vers l’avant. »

Et pourtant, quand vient l’heure des décisions stratégiques, Honda choisit de maintenir Zarco en équipe satellite, préférant conserver une structure classique autour de ses pilotes officiels. Un choix que le Français accepte, non sans lucidité : « J’ai eu de la frustration quand les évolutions arrivaient ailleurs avant nous. Mais j’ai accepté. Le but, maintenant, c’est d’être meilleur dans un an, et encore meilleur dans deux ans. »

Sur la piste, pourtant, les faits s’accumulent. Deux victoires en MotoGP. Des podiums dans toutes les configurations possibles. Une capacité rare à performer sous la pluie, dans le chaos, quand la course devient une équation plus qu’un sprint. Son succès au Mans en 2025 n’est pas un coup de chance : c’est l’illustration parfaite de ce qu’il sait faire mieux que beaucoup d’autres.

Lui-même le résumait avec simplicité : « Ce que j’aime, c’est comprendre. Comprendre la moto, les pneus, les limites. Quand on arrive à ça, on peut gagner même quand on n’est pas censé le faire. »

Alors, Johann Zarco est-il sous-estimé ? Par le grand public, peut-être. Par ses pairs, beaucoup moins. Dans le paddock, son statut est clair : un pilote fiable, intelligent, capable de tirer le maximum de n’importe quel matériel. Un homme de confiance pour les ingénieurs. Un point d’ancrage dans les projets instables. Mais rarement le visage choisi pour incarner l’avenir à long terme.

Et c’est peut-être là que se joue la suite de cette enquête : Zarco n’a jamais été le choix “évident”. Il a toujours été le choix rationnel. Dans un MotoGP de plus en plus politique, ce n’est pas toujours la même chose.

Le Mans 2025 : la victoire qui change beaucoup

Le 11 mai 2025, au circuit Bugatti du Mans, Johann Zarco a réalisé un exploit qui restera dans les annales du MotoGP français. Premier Français vainqueur du Grand Prix de France en catégorie reine depuis 1954, il s’impose après une course chaotique, digne d’un thriller tactique, sous des nuages menaçants et une pluie intermittente.

Le Grand Prix débute dans une atmosphère électrique. Le ciel s’assombrit à l’approche de l’heure de départ et la pluie s’intensifie, perturbant tous les pilotes. Les changements de règlement récents sur les départs et les stratégies pneus compliquent encore le scénario. Dès le tour de chauffe, Fabio Quartararo, poleman, se fait secouer par sa Yamaha sur une zone très humide, tandis que la majorité des pilotes hésitent sur le choix des pneus.

Zarco, lui, prend une décision audacieuse et parfaitement exécutée : choisir dès le départ les pneus pluie et ne plus jamais passer par les stands. Cette décision, combinée à une gestion de course méthodique, transforme un chaos apparent en une opportunité exceptionnelle. « C’est dur à croire ! Je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé. Les derniers tours ont été longs, j’ai eu besoin de contrôler, de ne pas brûler mon pneu arrière… et finalement, ça a payé », confiait Zarco, les yeux brillants, au parc fermé.

Alors que ses rivaux, y compris les frères Márquez et Pecco Bagnaia, effectuent plusieurs passages aux stands et accumulent des pénalités long-lap, Zarco s’installe progressivement en tête, exploitant chaque erreur des autres et son propre jugement stratégique.

L’exploit de Zarco ne se limite pas au pilotage pur. La lecture de la météo et la gestion des pneus ont été déterminantes. Le Mans 2025 a été l’un des rares GP où la stratégie a surpassé la vitesse pure.

Les pneus pluie choisis dès le départ ont permis à Zarco d’éviter les longs passages au stand qui ont retardé ses concurrents. De plus, la RC213V de l’équipe LCR, souvent critiquée pour son manque d’évolution par rapport aux modèles officiels, a été optimisée pour une stabilité sous la pluie, un avantage que seul un pilote expérimenté pouvait exploiter pleinement.

Lucio Cecchinello, team manager LCR Honda, souligne : « Johann a fait preuve d’une lecture de course incroyable. Chaque décision qu’il a prise a été la bonne. Il n’a jamais paniqué malgré les conditions extrêmes. Cette victoire est autant la sienne que celle de l’équipe. »

Le triomphe de Zarco n’a pas seulement marqué l’histoire française. Il a envoyé un signal fort au paddock et à Honda : malgré son statut de pilote satellite, Zarco reste capable de performer au plus haut niveau, même dans des conditions extrêmes. « J’ai eu de la frustration au début, mais maintenant, le but est d’être meilleur dans un an et encore meilleur dans deux ans. Cela fera peut-être la différence pour obtenir ce qui se mérite. »

Le Mans 2025 n’est pas qu’une ligne au palmarès de Zarco : c’est une leçon de stratégie et de gestion de course, et un rappel de son intelligence technique.

Cette victoire renforce également sa position au sein de LCR Honda. Même en satellite, il est devenu le pivot technique du projet HRC, capable de guider les ingénieurs et de tester de nouvelles configurations. Cecchinello résume : « Chaque victoire de Johann, chaque point qu’il marque, aide Honda à progresser. Il est un moteur silencieux mais essentiel pour le futur de l’équipe. »

La victoire au Mans n’est pas seulement technique : elle est symbolique. Zarco devient le premier Français à remporter le GP de France en MotoGP depuis 71 ans, effaçant un record que beaucoup pensaient inatteignable. Pour le pilote, cette victoire est autant une récompense pour sa carrière qu’un témoignage de sa résilience : il a su faire plus avec moins, comme il le répète souvent : « Je ne veux pas seulement finir dans le top 10. Je veux tirer le maximum, comprendre la moto et me faire plaisir sur les podiums. »

Au-delà de la célébration, cette course confirme que Zarco n’est pas un pilote secondaire. Il est un stratège, un maître de la lecture de course, et un pilote capable de créer des miracles même lorsqu’il n’a pas le matériel le plus évolué.

Le paradoxe Honda

Depuis son arrivée chez LCR Honda, Zarco s’est imposé comme la référence technique du constructeur japonais. Ses analyses précises permettent à l’équipe de progresser et de comprendre la RC213V mieux que beaucoup de pilotes officiels. Lucio Cecchinello, manager de l’équipe, le confirme : « Je demande à HRC de minimiser le temps de production, et c’est exactement leur objectif. Johann est indispensable pour tester et guider le développement de la moto. »

Ses performances parlent d’elles-mêmes : victoire historique au Grand Prix de France 2025, podium en Angleterre, et régularité dans le top 10 malgré une moto moins compétitive que les machines officielles.

Malgré ce rôle clé, Zarco reste pilote satellite, sans jamais bénéficier du statut de pilote usine. Il est le leader de fait pour Honda. Avec son nouveau contrat qui court jusqu’en 2027, Honda lui garantit le matériel d’un top pilote officiel, mais des couleurs du team officiel. Ce changement de matériel était un sujet majeur lors de la négociation comme il le confie : « J’ai eu de la frustration quand il y a eu des évolutions chez les autres et qu’on m’a dit “attends”, alors qu’à ce moment-là, j’avais beaucoup d’avance sur les autres pilotes Honda. Il fallait que ça change.»

Louis Rossi, consultant pour Canal+ détaille : « Son guidon officiel, ils lui ont donné d’une manière différente : il aura une moto officielle dans l’équipe satellite, mais pas la couleur officielle. »

Zarco dispose désormais d’un contrat pour 2026 et 2027 avec LCR Honda, ce qui lui assure une continuité rare à son âge. Mais ce contrat n’est pas synonyme de protection stratégique : il n’est pas « verrouillé » pour un statut usine et reste vulnérable aux choix de HRC. « Est-ce que les deux ans que j’ai signés avec eux sont les derniers ? Certainement. Mais j’ai encore la motivation », confie-t-il à l’AFP.

Le choix de Honda de ne pas promouvoir Zarco reflète plusieurs facteurs :

  • Priorité aux jeunes champions : un titre mondial peut influencer les décisions, même si Zarco reste plus rapide sur certaines courses.
  • Poids politique d’un pilote officiel : être pilote usine implique des responsabilités et des contraintes que Zarco, à ce stade de sa carrière, n’est pas nécessairement prêt à assumer.
  • Timing technique : ses progrès avec LCR sont constants, mais toujours légèrement en décalage avec l’équipe officielle.

Zarco joue un rôle stratégique silencieux : il pousse Honda à évoluer, teste les limites de la moto et maintient la visibilité de la marque sur le podium. Mais sa récompense reste partielle : prolongation du contrat, satisfaction personnelle, mais toujours satellite.

Sur ses propres mots sur la suite de sa carrière, Zarco reste motivé et lucide : « Je veux encore gagner en contrôle sur cette moto lancée à plus de 350 km/h, comprendre ce qui se passe avec les pneus, sur les suspensions… Continuer à gagner en expérience. »

Même après plus de neuf saisons en MotoGP, sa motivation reste intacte : « Je vibre toujours pour la même chose : dès que je suis devant, je suis trop content. Et je suis trop déçu dès que je ne le suis pas. »

Zarco n’ignore pas les paradoxes de sa carrière : sous-estimé mais respecté, pilote satellite mais leader naturel. Ses deux prochaines années seront une course contre le temps, où il cherche à finir utile pour Honda et reconnu par l’histoire du MotoGP.

Le paradoxe Zarco résume parfaitement sa carrière : un pilote de l’ombre dans un sport de lumière, capable de performances exceptionnelles malgré un soutien officiel limité. Sa loyauté et son courage font de lui un samouraï moderne, respecté par ses pairs et admiré par les fans. Même sous-armé et sous-estimé, il fait plus avec moins. Comme depuis toujours.

L’ouverture est évidente : et si l’histoire jugeait Zarco mieux que le paddock ? Ses victoires, ses podiums et sa résilience resteront, longtemps après que les contrats et les statuts officiels aient disparu.

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Pour résumer

Johann Zarco aborde 2026 entre défi technique et ambitions personnelles. Pilote clé chez LCR Honda, il vise podiums et victoires malgré le statut satellite, tout en préparant sa fin de carrière et en consolidant son héritage. « El Diablo » reste un samouraï du MotoGP.

Rédacteur

Dylan Ragot

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