Lucie Jarrige, au sommet de la chimie et de l’escalade

Le point commun entre l’escalade et la chimie ? « Il faut s’accrocher dans les deux cas ! », s’exclame Lucie Jarrige. La jeune femme sait bien de quoi il retourne. À 35 ans, la Bretonne d’adoption mène deux carrières de front : le jour, la recherche en chimie à l’Institut des sciences chimiques de Rennes1 ; le soir et les week-ends, la para-escalade, une discipline sportive dont elle est la tenante du titre au niveau mondial – pour la sixième fois consécutive.

Son histoire débute dans le sud-ouest de la France, sa région natale. Adolescente, Lucie Jarrige rêvait d’être pharmacienne. Mais une grave maladie bouleverse son projet de vie. À 15 ans, en raison d’un incurable cancer de l’os fémoral, elle est amputée de sa jambe gauche, remplacée par une prothèse métallique. Cette opération chirurgicale chamboule tous ses plans. Au niveau professionnel, la lycéenne réoriente son projet. « Par l’expérience de la maladie, j’ai souhaité, plutôt que de dispenser des médicaments, en créer moi-même via les molécules chimiques, et donc me tourner vers la chimie », explique-t-elle.

De la chimie organique à la chimie organométallique

Elle décroche une licence de chimie à l’université de Bordeaux, puis gagne la région parisienne pour y suivre un master à l’université Paris-Sud, avant de soutenir en 2018 à l’université Paris-Saclay une thèse de chimie organique, menée pendant quatre ans au sein de l’Institut de chimie des substances naturelles de Gif-sur-Yvette. Par la suite, ses sujets de recherche évoluent. Son travail de doctorat portait encore la marque de la santé, à travers le développement de nouvelles méthodes de synthèse d’hétérocycles (des motifs très répandus dans les molécules naturelles d’intérêt thérapeutique). Mais elle s’éloigne de ses préoccupations médicales d’origine au cours de ses études ultérieures.

Après avoir soutenu sa thèse, elle pose ses valises en Allemagne, à Marbourg, pour un postdoctorat. C’est à ce moment-là qu’elle s’initie à la chimie organométallique, en élaborant des complexes – c’est-à-dire des molécules spécifiques contenant de petites molécules organiques (ligands) portées par un métal – basés sur des métaux abondants comme le fer.

C’est en 2020 qu’elle fait son retour en France… et son entrée au CNRS, à l’ISCR, après l’obtention du concours de chargée de recherche. « Je me suis écartée des molécules thérapeutiques que j’étudiais durant ma thèse pour travailler sur le développement de nouveaux ligands de type carbénique, c’est-à-dire de petites molécules qu’on accroche sur des métaux de transition2 pour en faire des catalyseurs, précise la chimiste. Grâce à ces ligands, on peut générer de nouveaux catalyseurs pour permettre de nouvelles réactions chimiques ou en améliorer d’autres, les rendant plus sobres, plus rapides, plus efficaces, etc. » Des recherches qui trouvent des applications en pharmacologie, en cosmétique, ou encore dans l’industrie des matériaux [7].

Lucie Jarrige, chimiste © Fondation L’Oréal

Lucie Jarrige en 2017, durant sa thèse à l’Institut de chimie des substances naturelles (ICSN), à Gif-sur-Yvette.

Le handicap, un moteur de compétition

Si son handicap a réorienté – sans l’entraver – sa carrière professionnelle, sur le plan personnel, il lui a même servi de catalyseur. « C’est mon handicap qui m’a donné envie de faire de la compétition », affirme la sportive de haut niveau. Elle se jette dans le grand bain des tournois avec la natation, qu’elle pratiquait en loisir jusqu’à sa maladie. Faute d’emploi du temps compatible avec ses études, elle doit cependant l’abandonner à son arrivée en Île-de-France… pour mieux faire naître, à 23 ans, une nouvelle passion : l’escalade.

C’est par hasard qu’elle découvre la grimpe à Massy (Essonne), où elle réside durant ses études. Après avoir rencontré le président du club local d’escalade – alors l’un des meilleurs du pays –, Lucie Jarrige est tout de suite attirée par cette discipline. Seul problème : « Comment on fait de l’escalade avec une jambe de moins ? », se demandait-elle. « On va essayer et puis on verra », lui rétorqua le président du club, pragmatique.

Quelques années plus tard, force est de constater que l’essai a réussi. Dès 2016, alors qu’elle ne pratique l’escalade que depuis trois ans et qu’elle est la seule membre de son club en situation de handicap, la jeune athlète décroche son premier titre en championnat du monde, qui plus est à Paris. S’ensuivront cinq autres trophées : à Innsbruck en 2018, à Briançon en 2019, à Moscou en 2021, à Berne en 2023 et, le 25 septembre dernier, à Séoul.

Objectif Jeux olympiques

Une nouvelle médaille pourrait bientôt s’ajouter à sa collection déjà bien garnie. À compter de 2028, la para-escalade fera son entrée aux Jeux olympiques [11] de Los Angeles. Au vu de ses exploits, Lucie Jarrige fait évidemment partie de la délégation tricolore pressentie.

Mais comment fait-on pour concilier l’excellence sportive et l’excellence scientifique ? « Il ne faut pas dormir beaucoup ! », s’esclaffe Lucie Jarrige. Ses journées se partagent entre sport et science. Elle effectue une demi-heure de renforcement musculaire avant d’attaquer le travail à l’ISCR, à 8 heures. Sur les deux heures de pause méridienne qu’elle s’octroie, l’une est dédiée à un nouvel entraînement. Le soir, la grimpeuse s’accorde encore deux heures sur le mur d’escalade de Rennes ou sur celui qu’elle a construit dans son garage. Enfin, les week-ends sont l’occasion d’entraînements plus longs et de découvrir les voies d’escalade des villes de l’Ouest (Brest, Angers, Laval, etc.).

Aux entraînements succèdent les 30 jours de compétition annuels aux quatre coins de la planète. « J’ai la chance que le CNRS rémunère mes jours de compétition », admet la chimiste. À ces 30 jours s’ajoutent autant de jours de stage avec l’équipe de France. Les JO de Los Angeles nécessitant bien plus d’entraînements – entre autres, avec la préparation mentale et la préparation physique –, Lucie Jarrige bénéficie depuis janvier 2026 d’une décharge horaire à hauteur de 30 % de son temps de travail.

Championne du monde 2025 de para-escalade, à Séoul, Lucie Jarrige (au centre) est entourée de Sarah Larcombe (Autriche) et Daliya Hansen (États-Unis)

En septembre 2025, à Séoul, Lucie Jarrige (au centre) a décroché son sixième titre de championne du monde de para-escalade.

Sport et science, une même quête de la rigueur

Et que fait la Rennaise quand elle n’est ni au laboratoire ni sur un mur d’escalade ? « Trois sports en un : du triathlon », en rit la mordue d’activité physique. Plus qu’un loisir personnel, la championne d’escalade retrouve dans la pratique sportive des vertus [13] semblables à celles de la recherche scientifique. « En sport comme en science, on poursuit une quête de la rigueur, de la haute exigence. On n’en fait jamais assez dans l’un comme dans l’autre », avance-t-elle.

Au regard de son double parcours impressionnant, peut-on voir en elle un role model pour les femmes scientifiques en situation de handicap ? « Jamais, je déteste ce mot ! », tempête Lucie Jarrige. Fidèle à son état d’esprit sportif, la chargée de recherche met plutôt en avant la force de caractère forgée dans l’expérience des compétitions.

« Le sport est génial pour apprendre à mener à bien ses objectifs, professe-t-elle. Quand j’ai décidé de faire quelque chose, je me donne les moyens de le faire, en sport comme en science. Je me suis toujours donnée à fond pour arriver à mes fins. »

Ceci ne l’a pas empêchée d’intervenir dans les milieux scolaires, auprès d’élèves valides ou en situation de handicap, pour parler aussi bien de handicap que de la place des femmes en science – elle a, sur ce volet, obtenu durant son doctorat, en 2017, la bourse « Pour les femmes et la science » décernée par l’Unesco et la fondation L’Oréal. À ses yeux, le manque de personnes en situation de handicap au sein des laboratoires de recherche tient plus à une « autocensure de ces personnes » qu’à des conditions d’accueil inadaptées dans les équipes.

À celles et ceux qui l’écoutent, Lucie Jarrige enseigne une leçon de vie : « Mon handicap n’a jamais été un problème. Au contraire, il a forgé mon parcours. Aujourd’hui, je suis contente d’être là où j’en suis, telle que je suis. »

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