L’impotence de l’élite dirigeante européenne

L’uniforme de l’élite dirigeante européenne – le personnel politique, les hauts fonctionnaires, les membres de think tanks et les conseillers qui dirigent les gouvernements de Londres à Bruxelles en passant par la Moldavie – est le costume bleu sombre.

Si vous assistez à l’une des conférences de cette tribu, vous verrez des hordes d’hommes blancs, âgés de 45 à 60 ans, vêtus de bleu. Pour un membre masculin de la tribu, porter autre chose serait une rupture révolutionnaire, et l’élite dirigeante européenne ne fait pas dans la rupture révolutionnaire. C’est bien le problème.

Une “tribu” d’un autre temps

L’Europe subit une pression sans précédent sous les feux croisés de la Russie, de la Chine, du changement climatique, de l’intelligence artificielle (IA) et de Donald Trump (en qui la tribu a finalement consenti, discrètement, à voir un ennemi). Cette tribu espère éviter plusieurs catastrophes à la fois en suivant sa méthode éprouvée : attendre que les adversaires agissent, puis réagir mollement. Pour comprendre son inefficacité, il faut comprendre les personnes bien intentionnées qui la composent.

“Cette tribu espère éviter plusieurs catastrophes à la fois en suivant sa méthode éprouvée : attendre que les adversaires agissent, puis réagir mollement”

Cette tribu se définit par son niveau d’éducation – généralement des diplômes en droit, en économie ou en sciences politiques, bien que de nombreux Britanniques aient étudié les sciences humaines et que la plupart des Français sachent les mathématiques. Tous ont été rigoureusement formés à penser dans le cadre établi. Certains ont fait des séjours dans des universités américaines, où ils ont pratiqué l’excellent anglais qui est devenu une condition d’adhésion à la tribu, et sont tombés amoureux d’un pays qui est désormais en dehors de leur cercle de confiance.

Bien qu’ils restent fiers de leur appartenance à cette tribu, leur sentiment d’accomplissement personnel a été terni par les échecs de celle-ci depuis 2008. Leur éducation a négligé plusieurs domaines qui s’avèrent aujourd’hui importants. Ils ne connaissent pas grand-chose à la technologie. Presque aucun n’a passé une seule journée sous les drapeaux. Quant aux langues étrangères, ils sont plus nombreux à parler l’italien que le mandarin et leur familiarité avec la Chine est si limitée que lorsque l’un d’eux revient d’un séjour d’une semaine dans ce pays, il est accueilli comme Marco Polo. Comme peu de membres de l’élite asiatique ou américaine prennent la peine de les rencontrer, les informations proviennent principalement d’échanges au sein même de la tribu.

Des libéraux sans illusion

Ses membres vivent presque par définition dans des capitales et rencontrent rarement d’autres classes sociales. Ce qu’ils savent des jeunes provient essentiellement de l’observation de leurs propres enfants, tout aussi atypiques. Ils soutiennent les partis de centre gauche ou de centre droit, en voie de disparition rapide en Europe, et constituent presque la dernière population européenne où à peu près personne ne vote pour l’extrême droite. Je n’ai vu qu’une seule fois un orateur d’extrême droite lors d’un rassemblement de la tribu : un conseiller du parti français Rassemblement national, qui a été reçu poliment, mais qui s’exprimait dans un anglais hésitant et faisait preuve de moins d’érudition que tous les autres. J’ai senti qu’il recherchait avant tout l’approbation de son public.

“Rien dans leurs longs C.V. ne les a préparés au monde d’aujourd’hui. Ils se retrouvent en pleine jungle en étant munis de leurs seuls costumes et diplômes”

Les membres de la tribu sont des personnes sérieuses et travailleuses (sauf pendant les vacances d’été) qui croient sincèrement aux principes libéraux avec lesquels ils ont grandi. Pourtant, ils ne se font pas d’illusions : ils savent qu’ils sont en train de perdre. Leurs conférences se déroulent dans de magnifiques coins d’Europe, hauts lieux de gastronomie, et chacun trouve du réconfort dans la compagnie des autres, mais leurs discussions sont pessimistes, parfois terrifiantes. Rien dans leurs longs C.V. ne les a préparés au monde d’aujourd’hui. Ils se retrouvent en pleine jungle en étant munis de leurs seuls costumes et diplômes.

Ils savent qu’ils doivent passer d’une gestion fastidieuse à une action radicale, par exemple en augmentant largement l’aide à l’Ukraine. Ils aimeraient affronter Donald Trump, défendre la démocratie, opérer la transition écologique, etc. Mais ils ont peur de l’électorat de leurs pays, qui se méfie d’eux et n’est pas prêt au moindre sacrifice pour atteindre ces objectifs. Les discours de l’élite au pouvoir sont ennuyeux, tandis que l’extrême droite propose des théories du complot et des boucs émissaires.

Rester l’élite à tout prix

Cette élite n’a pas l’instinct féroce de ses adversaires. Elle a cédé à Donald Trump sur les droits de douane, en partie par crainte qu’il n’abandonne la défense de l’Europe, mais les Européens ne font toujours pas le même lien que lui entre les différents enjeux. Ils ne ripostent pas non plus aux cyberattaques russes, n’interdisent pas le parti d’extrême droite allemand AfD, accusé d’espionnage pour le compte de Vladimir Poutine, et ne tentent pas de créer un réseau social européen. Mais cette tribu a tout de même réussi à réduire l’aide militaire de l’Europe à l’Ukraine.

“Toute élite a un objectif ultime : rester l’élite. Pour “les costumes bleus”, la menace existentielle c’est la prise de pouvoir de l’extrême droite au sein de leurs gouvernements, qui pourrait bouleverser leur vie confortable”

Toute élite a un objectif ultime : rester l’élite. Pour “les costumes bleus”, la menace existentielle n’est pas une invasion par Donald Trump ou Vladimir Poutine.

C’est la prise de pouvoir de l’extrême droite au sein de leurs gouvernements, qui pourrait bouleverser leur vie confortable, leurs conférences et leurs retraites. Un membre de l’élite française m’a confié que, lorsqu’il était adolescent, il se demandait souvent ce qu’il aurait fait s’il avait été fonctionnaire lorsque le régime de Vichy a pris le pouvoir. En fin de compte, a-t-il fait remarquer, pratiquement tous les fonctionnaires français sont restés à leur poste sans rien dire.

Simon Kuper, FT

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