Alda Mari : détecter l’urgence sur les réseaux sociaux
Et si l’analyse linguistique aidait à sauver des vies ? Alda Mari, directrice de recherche à l’Institut Jean Nicod1, est une spécialiste de la sémantique formelle. « Cette discipline se concentre sur la manière dont le langage sert à décrire le monde, ou plutôt les mondes : le monde actuel et les mondes possibles », explique la chercheuse, reconnue pour ses travaux sur la distinction entre vérités objective et subjective.
« Il y a des conditions de vérité dans tout ce que l’on dit », souligne Alda Mari. Mais, tandis que la vérité objective est universelle et ne dépend pas du point de vue de l’observateur, celle qui est dite « subjective » varie en fonction des biais et de la perspective de celui-ci.
Dans ses travaux avec des informaticiens, la linguiste modélise et formalise les distinctions linguistiques fines entre vérités objective et subjective. « Au cœur du langage se trouve une logique qui est commune avec la logique mathématique », assure la chercheuse.
En 2017, elle a répondu à un appel à projet lancé par le ministère de l’Intérieur. Objectif : imaginer un outil permettant de détecter les situations d’urgence exprimées sur les réseaux sociaux [10]. « C’est une notion difficile, car le mot “urgent” est rarement mentionné, comme dans la phrase : “Ma fille est sous les décombres”. Il est alors nécessaire de déceler les points de vue des locuteurs », détaille Alda Mari.
Avec la chercheuse Farah Benamara, de l’Institut de recherche en informatique de Toulouse2, elle a donc créé le logiciel Intact, capable d’analyser ces messages afin de détecter les signaux d’alerte dans le cadre de crises écologiques et de permettre la mobilisation rapide des secours.
Alain Wagner : mettre la chimie au service du vivant
« Mon travail consiste à étudier l’interaction entre le vivant et le monde de la réaction chimique », décrit Alain Wagner, chercheur au laboratoire Chémo-biologie synthétique et thérapeutique3 de Strasbourg. Il y développe de nouvelles approches afin de mieux comprendre et de modifier les systèmes biologiques. Un véritable casse-tête, admet-il : « Toute la difficulté réside dans le fait qu’en milieu biologique, la réactivité chimique est différente de celle qu’on observe en chimie organique. Ici, l’environnement nous est dicté, et nous devons en permanence ajuster la réactivité chimique afin d’atteindre nos objectifs. »
Avec l’équipe Chimie BioFonctionnelle qu’il codirige, il s’intéresse notamment aux associations anticorps-médicaments (antibody-drug conjugates, ou ADC) [11]. Ces vecteurs très prometteurs sont constitués d’une molécule toxique pour les cellules liée à un anticorps capable de véhiculer l’ensemble vers les cellules cancéreuses, afin de les détruire.
En 2014, Alain Wagner a cofondé Syndivia, une start-up qui développe des ADC plus efficaces. Et il est à l’origine de quatre autres sociétés, dont eNovalys, créée en 2009, pour proposer aux chimistes des outils d’IA permettant d’explorer les conditions de réaction idéales pour leurs expériences.
Plus récemment, il a cofondé MicroOmix, afin d’analyser les anticorps sécrétés par chaque cellule et d’isoler ceux qui sont d’intérêt pour l’industrie pharmaceutique, ouvrant notamment la voie à de nouvelles thérapies basées sur les anticorps. Ses travaux pionniers ont déjà été récompensés par le prix Sequens et la médaille Berthelot de l’Académie des sciences en 2021.
Pascale Senellart : concevoir le prochain ordinateur quantique
« L’étude des photons soulève des enjeux scientifiques et technologiques incroyables », s’enthousiasme Pascale Senellart. La directrice de recherche au Centre de nanosciences et de nanotechnologies4 s’appuie sur ces petits grains élémentaires de lumière ainsi que sur les « boîtes quantiques », des nanostructures capables de générer ces derniers sur commande. Avec son équipe, elle est parvenue à concevoir des sources qui émettent des photons uniques dans une direction précise [13].
Ces travaux, récompensés par la médaille d’argent du CNRS en 2014, ont attiré l’attention des scientifiques qui travaillent dans le quantique, et pour cause : les photons sont des particules de choix pour encoder des bits quantiques (ou qubits), les éléments de base des calculateurs quantiques. Dans un ordinateur classique, l’information est une succession de 0 et de 1. Mais le calculateur quantique utilise des qubits qui sont à la fois des 0 et des 1, dans un état dit « superposé ». Ce qui démultiplie la puissance de calcul.
Afin de commercialiser et mettre à disposition de la communauté scientifique les sources de photons uniques développées au C2N, la chercheuse et ses collègues Niccolo Somaschi et Valérian Giesz fondent en 2017 la start-up Quandela. Qui, trois ans plus tard, se lance dans la conception d’un ordinateur quantique photonique. C’est chose faite fin 2022, avec un premier calculateur de 6 qubits.
En mai 2025, la start-up, qui a désormais dépassé la centaine de salariés, lance Belenos, un nouveau calculateur à 12 qubits. « Mes activités de recherche fondamentale nourrissent les travaux de Quandela, mais l’inverse est également vrai », souligne la chercheuse.
Aziz Moqrich : percer les secrets de la douleur chronique
Verra-t-on un jour émerger des médicaments antidouleur à la fois efficaces et dénués d’effets secondaires graves ? Depuis 20 ans, les travaux d’Aziz Moqrich, directeur de recherche CNRS à l’Institut de biologie du développement de Marseille5, tournent autour de cette question. Car, déplore-t-il, « actuellement, les molécules les plus efficaces restent les opioïdes, mais avec des effets secondaires sévères, y compris un risque élevé d’addiction ».
Aziz Moqrich s’est lancé sur une piste : celle de la mystérieuse protéine TAFA4. Cette molécule, qu’il a identifiée pour la première fois en 2007, est l’une des pièces fondamentales de notre système nerveux périphérique pour atténuer les douleurs. « Dès qu’une lésion survient, TAFA4 permet de calmer l’hyperactivité des neurones stimulés par la lésion », détaille le chercheur.
Reste à imaginer comment cet analgésique naturel pourrait être administré. Pour cela, Aziz Moqrich a cofondé en 2020 la start-up Tafalgie Therapeutics, forte de 26 salariés. « Nous sommes parvenus à identifier plusieurs composés dérivés de TAFA4. Ils conservent le même pouvoir antalgique que la protéine native, sans effets secondaires notables. »
L’entreprise a démarré les premiers tests chez des volontaires sains, mais aussi chez des patients ayant subi des chirurgies. Résultats attendus courant 2026. En parallèle, le chercheur garde un pied dans la recherche fondamentale, à laquelle il consacre près de 60 % de son temps. Il a été récompensé par le prix SATT impact en 2022 et par le grand prix de la recherche du département des Bouches-du-Rhône en 2024.
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