
« Nous sommes tous de grands photographes », écrivions-nous en 2005, constatant que nombre d’événements dramatiques étaient captés ou filmés par des témoins au téléphone portable : attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, capture de Saddam Hussein en 2003 en Irak, tsunami en Asie en 2004… Le phénomène est devenu exponentiel. Il prend une tournure citoyenne à Minneapolis (Minnesota), où des hommes et des femmes brandissent leur téléphone pour enregistrer la façon dont les agents fédéraux de la police de l’immigration (ICE) arrêtent des migrants. Ou tuent une mère de famille et un infirmier.
Renee Good et Alex Pretti étaient des « ICE Watchers » (des « observateurs de l’ICE »). Leur mort, en janvier, a été enregistrée par d’autres citoyens, prenant des risques comme le reporter à la guerre. Les documents visuels sont diffusés dans le monde entier mais surtout, et comme jamais, ils sont épluchés, décryptés, affirmés, contestés, manipulés. Le phénomène est tel qu’il n’est pas illégitime de dire que les insoutenables images des crimes à Minneapolis sont au cœur d’une guerre visuelle entre le président américain, Donald Trump, et ses opposants. Une guerre où tous les coups sont permis, avec la vérité pour enjeu.
Un gros enjeu. Ce sont les images de la mort de Renee Good et d’Alex Pretti qui ont provoqué une indignation américaine et mondiale, jusqu’à ébranler des élus républicains. Sans elles, que se serait-il passé ? Le gouverneur du Minnesota, le démocrate Tim Walz, a répondu à sa façon : « Thank God, we have video. » Dieu merci, nous avons la vidéo.
Débat brouillé
Mais voilà, les images sont chaotiques, parfois lointaines ou lacunaires. De quoi infuser le doute, ce qui renvoie à une riche littérature depuis les années 1980, portée par le philosophe Jean Baudrillard ou l’essayiste Susan Sontag, pour qui une image n’est la preuve de rien, tout juste une pièce à conviction parmi d’autres, un langage de signes et d’émotion dont il faut se méfier, qui en dit souvent plus sur celui ou celle qui regarde que sur le motif représenté. On pense encore à une boutade de Jean-Luc Godard, pour qui une photo est si incertaine qu’elle compte moins que la légende qu’on lui colle.
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