Le Premier ministre britannique Keir Starmer (à droite) et le nouvel ambassadeur britannique aux Etats-Unis Peter Mandelson, à Washington, le 26 février 2025. CARL COURT / GETTY IMAGES VIA AFP
Keir Starmer sera-t-il le premier dirigeant à faire les frais des « Epstein files » ? Si le Premier ministre britannique n’est pas directement mis en cause par les documents concernant Jeffrey Epstein, il est accusé d’avoir soutenu un membre de son parti qui avait des liens avec le criminel sexuel américain. S’il s’est depuis excusé, son avenir politique est menacé… Et ce, jusque dans son propre camp.
• Une enquête criminelle ouverte contre Peter Mandelson
Figure du Parti travailliste, Peter Mandelson, 72 ans, avait été limogé de son poste d’ambassadeur à Washington en septembre, à cause de révélations sur ses liens avec Jeffrey Epstein. Mais ce sont les nouveaux documents publiés fin janvier par le ministère américain de la Justice qui ont mis le feu aux poudres : on y apprend notamment que Peter Mandelson aurait transmis des informations susceptibles d’influer sur les marchés au financier américain, notamment lorsqu’il était ministre dans le gouvernement travailliste de Gordon Brown, de 2008 à 2010. D’après des relevés bancaires, le criminel sexuel aurait également transféré un total de 75 000 dollars (63 200 euros) sur des comptes liés à Peter Mandelson, alors député, en 2003 et 2004.
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L’affaire prend une tournure judiciaire quand la police londonienne annonce le 3 février ouvrir une enquête criminelle contre l’ex-ambassadeur « pour des infractions liées à une faute dans l’exercice d’une fonction officielle ». L’ex-Premier ministre Gordon Brown, lui-même, informe avoir transmis à la police « des informations pertinentes » concernant la divulgation « d’informations sensibles ». De son côté, la Commission européenne fait savoir qu’elle allait « examiner » si Peter Mandelson, commissaire européen au Commerce de 2004 à 2008, avait enfreint certaines règles.
L’accusé réagit le 1ᵉʳ février en affirmant… n’avoir aucun souvenir concernant des virements de Jeffrey Epstein. Il annonce ensuite quitter le Parti travailliste pour ne pas « causer davantage d’embarras ». Deux jours plus tard, sous la menace d’un retrait de son titre de Lord par Starmer, il se résout aussi à quitter dès le lendemain la Chambre des Lords, équivalent du Sénat outre-Manche.
• Les regrets et les excuses du Premier ministre
Si le cas de Peter Mandelson est une source d’embarras pour le Premier ministre Keir Starmer, c’est parce que c’est lui qui avait fin 2024 pris la décision de nommer cet homme politique influent comme ambassadeur à Washington, avant le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Et ce alors qu’il était au courant des relations entre Mandelson et Epstein, avoue-t-il le 4 février, devant le Parlement. L’ex-ambassadeur « a menti de façon répétée à mon équipe lorsqu’on lui a posé des questions sur sa relation avec Epstein avant et pendant son mandat d’ambassadeur. Je regrette de l’avoir nommé », déclare-t-il. Avant d’insister : « Si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant, il n’aurait jamais » été nommé. Et d’ajouter : « Mandelson a trahi notre pays, notre parlement et mon parti. »
Ce jeudi 5 février, le Premier ministre britannique se défend à nouveau lors d’un discours à Hastings, dans le sud-est de l’Angleterre : « On savait depuis un certain temps que Mandelson connaissait Epstein, mais aucun d’entre nous ne connaissait l’étendue et la noirceur de cette relation. » Tout en présentant ses excuses : « Les victimes d’Epstein ont vécu un traumatisme que la plupart d’entre nous peuvent à peine comprendre, et elles ont dû le revivre encore et encore. Elles ont vu la justice tarder à être rendue et trop souvent leur être refusée, dit-il. Je suis désolé, désolé de ce qui vous a été fait, désolé que tant de personnes de pouvoir vous aient trahies, désolé d’avoir cru aux mensonges de (Peter) Mandelson et de l’avoir nommé. »
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• Starmer confronté à une crise de confiance inédite
Dans ce même discours, Keir Starmer se sent obligé d’ajouter une phrase : « J’ai l’intention de continuer à faire ce travail essentiel pour notre pays. (…) Nous devons rester concentrés sur la raison pour laquelle ce gouvernement a été élu, changer ce pays en mieux. » Le signe d’une fébrilité ?
Depuis plusieurs semaines, le chef du gouvernement britannique fait en effet face à une crise de confiance et d’autorité inédite. Alors que depuis des semaines les rumeurs de manœuvres pour le remplacer se multiplient, des députés de son propre camp, cités anonymement dans la presse britannique, n’écartent plus désormais l’éventualité de son départ. Ce jeudi, les journaux britanniques s’interrogeaient sur son futur à Downing Street, évoquant un Premier ministre qui « se bat pour son avenir » (« The Times ») ou encore en « grave danger » (« Daily Mail »).
« Le responsable, ici, n’est ni le Premier ministre ni son équipe. C’est Peter Mandelson qui a menti, manipulé et trompé tout le monde », a défendu sur la chaîne Sky News le ministre du Logement Steve Reed, fidèle du Premier ministre. Pour sa défense, le gouvernement assure avoir respecté les règles de vérification pour la nomination de l’ex-ambassadeur. Mercredi, à l’issue d’un débat électrique à la chambre des Communes et sous la pression de ses propres députés, le gouvernement a accepté de transmettre à une commission parlementaire les documents sur le processus de nomination et de révocation de l’ex-ambassadeur. Des députés travaillistes furieux ont critiqué « l’erreur de jugement » du Premier ministre et exprimé leur « colère », et même leur « honte », face à la manière dont le gouvernement a géré cette affaire.
Vent debout contre Starmer au Parlement, la cheffe de l’opposition conservatrice, Kemi Badenoch, juge son discours « honteux », estimant qu’« il devrait s’excuser d’avoir ignoré les recommandations (sur la nomination de Peter Mandelson) plutôt que de s’excuser d’avoir cru » l’accusé. Des difficultés qui tombent mal pour Keir Starmer, à moins d’un mois d’une élection législative partielle dans le nord-ouest de l’Angleterre et à trois mois d’élections locales à haut risque avec la montée en puissance du parti anti-immigration Reform UK de Nigel Farage. Ce dernier qualifie l’affaire de « plus gros scandale de la politique britannique depuis plus d’un siècle ».
Cet article a été publié en premier sur https://www.nouvelobs.com/monde/20260205.OBS112147/le-premier-ministre-britannique-keir-starmer-sur-la-sellette-a-cause-de-liens-entre-jeffrey-epstein-et-un-ex-ambassadeur.html