
Si le Brexit a appris une chose au Royaume-Uni, c’est que lorsque ses citoyens ont le sentiment que le système ne leur profite plus, ils sont prêts à se tourner vers des alternatives radicales, voire autodestructrices.
Or neuf ans après ce référendum, ils sont de plus en plus nombreux à avoir le sentiment de vivre dans un pays qui les laisse tomber. Ce sentiment est particulièrement marqué chez les jeunes travailleurs, les derniers milléniaux et les premiers membres de la génération Z, qui se tournent de plus en plus vers les partis populistes, de gauche comme de droite.
Pourtant, le budget présenté le 26 novembre [qui prévoit notamment des hausses d’impôt et la revalorisation des salaires minimum, ndt] montre que le gouvernement se dirige inexorablement vers une confrontation électorale. Keir Starmer n’est pas à l’origine du problème (on ne saurait trop souligner les dégâts faits par les conservateurs), mais il aggrave la situation.
La convergence des intérêts mise à mal
Les conséquences dépassent largement le cadre du Parti travailliste. La démocratie libérale capitaliste repose sur la conviction que les intérêts des électeurs ordinaires sont alignés sur ceux des plus fortunés. Les parts du gâteau sont bien sûr inégales, mais les démunis doivent voir une voie pour devenir riches, et les riches pour s’enrichir davantage. La possibilité d’avoir un logement, un emploi qui couvre largement les factures, des perspectives d’avenir pour leurs enfants, etc. : tel est, pour le système, l’enjeu qui crée cette convergence d’intérêts et garantit la stabilité politique.
Depuis la crise financière, le malaise au cœur de la politique occidentale est dû à l’érosion de cette promesse. Qu’adviendra-t-il de la démocratie libérale et du modèle capitaliste lorsqu’un nombre croissant de citoyens se demandera si l’enjeu promis ne leur échappe pas sans cesse ?
“La démocratie libérale capitaliste repose sur la conviction que les intérêts des électeurs ordinaires sont alignés sur ceux des plus fortunés. Depuis la crise financière, le malaise au cœur de la politique occidentale est dû à l’érosion de cette promesse”
On peut trouver un élément de réponse dans le niveau de soutien dont bénéficient les partis insurgés prônant d’absurdes mesures économiques. Reform UK, le parti de droite populiste de Nigel Farage, a été en tête des sondages d’opinion pendant la majeure partie de l’année. En parallèle, le nouveau leader charismatique des Verts [Zack Polanski, ndt] a propulsé son parti à la deuxième place parmi les 25-49 ans en exhortant à défier les marchés par une vague d’emprunts inflationnistes et par la taxation des plus riches pour les chasser du pays.
Ce qui nous ramène au budget de fin novembre. Tout gouvernement soucieux de stabilité politique à long terme devrait se pencher sérieusement sur les raisons qui poussent tant de jeunes à se tourner vers le populisme économique.
La mission prioritaire doit être de tout faire pour relancer l’économie. Or, après une brève reprise, les revenus réels des ménages anglais devraient à nouveau stagner au cours de cette législature. Malgré toutes les mesures positives qui ont été prises (réforme de l’urbanisme, augmentation des investissements dans les infrastructures), en deux budgets et à peu près dix-huit mois, le Parti travailliste a alourdi les coûts et la réglementation pour les entreprises et augmenté les impôts des travailleurs.
Des mesures de soutien contre-productives
Sa réponse sur le pouvoir d’achat consiste à accroître le soutien de l’État (ou à imposer des hausses du salaire minimum), alors que la priorité doit désormais être donnée à la croissance. Dans le contexte actuel, la stagnation du niveau de vie et la détérioration des perspectives d’avenir ne peuvent que pousser les gens vers le populisme.
L’augmentation des salaires minimum, en particulier sa revalorisation pour les 18-20 ans, disproportionnée [8,5 %, contre 4,1 % à partir de 21 ans, ndt], semblent une victoire pour les jeunes et les personnes faiblement rémunérées. Mais, si l’on ajoute à cette hausse l’augmentation des cotisations patronales à l’assurance nationale et les droits supplémentaires accordés aux salariés l’année dernière, embaucher des jeunes devient moins attractif pour les employeurs. Le think tank conservateur CPS estime que le coût de recrutement d’un jeune de 18 à 20 ans augmentera de 4 095 livres sterling (4 682 euros) d’ici à l’année prochaine. L’effet combiné de ces mesures se traduit par une hausse du chômage des jeunes.
“La stagnation du niveau de vie et la détérioration des perspectives d’avenir ne peuvent que pousser les gens vers le populisme”
Même ceux qui commencent à réussir dans leur travail subissent les effets de cette pression. Les conservateurs sont à l’origine du gel des seuils d’imposition sur le revenu, mais Rachel Reeves [la chancelière de l’Échiquier, équivalent du ministre des Finances, ndt] prolonge cette mesure, qui pourrait coûter à quelqu’un gagnant 50 000 livres sterling (57 217 euros) plus de 8 000 livres sterling (9 155 euros) d’impôts supplémentaires en trois ans. La suppression proposée des avantages fiscaux liés au “sacrifice salarial” [selon lequel le salarié accepte que son salaire brut soit réduit en échange d’un avantage fourni par l’employeur ; cette part déduite n’est pas imposable, ndt] fera presque certainement diminuer l’épargne-retraite.
Par ailleurs, tandis que le triple verrou de la revalorisation des pensions d’État [d’après lequel ces dernières augmentent suivant le plus élevé de trois critères : l’inflation, l’augmentation moyenne des salaires ou un taux plancher fixé à 2,5 %, ndt] est maintenu et que les retraités bénéficient d’une protection partielle contre le gel des seuils, les diplômés ne bénéficient d’aucune protection similaire. Le seuil de remboursement des prêts étudiants [remboursables après les études à partir d’un certain niveau de salaire, ndt] n’augmentera pas en fonction de l’inflation – même si les frais, eux, continuent de monter.
Les tendances à long terme ne sont pas plus réjouissantes. L’âge moyen des primo-accédants en Angleterre est désormais de 34 ans, contre 32 ans il y a cinq ans. Le taux de propriété immobilière chez les adultes en âge de travailler est bien inférieur à celui observé il y a vingt-cinq ans (malgré une reprise récente).
Des perspectives d’avenir réduites
Les jeunes citoyens qui ont accès à la banque de leurs parents, qui disposent d’un réseau de contacts familiaux ou ayant la perspective d’un héritage pour devenir propriétaires peuvent encore envisager l’avenir avec confiance. Mais l’impression générale reste celle d’un système défavorable aux jeunes travailleurs, qui paient davantage pour financer les citoyens plus âgés disposant d’actifs.
Ce n’est pas que le Parti travailliste ne fasse rien. Mais ses réformes du côté de l’offre semblent lentes et trop progressives, et elles sont entravées par des mesures qui ajoutent des coûts et des réglementations.
“L’impression générale reste celle d’un système défavorable aux jeunes travailleurs, qui paient davantage pour financer les citoyens plus âgés disposant d’actifs”
Après avoir passé le mois dernier à expliquer les dégâts causés par le Brexit, le gouvernement ne promet maintenant que des ajustements mineurs. Beaucoup de travaillistes pensent désormais que leur parti devra se présenter aux prochaines élections en promettant des mesures pour rejoindre l’union douanière ou le marché unique de l’Union européenne. Mais d’ici là, les électeurs auront peut-être déjà conclu que le Parti travailliste a eu sa chance. À moins que le pari sur l’intelligence artificielle ne porte ses fruits, et vite, il est difficile d’entrevoir la voie qui mène à une croissance dynamique capable de dissuader les électeurs de se tourner vers une alternative radicale.
Le défi pour ce gouvernement – et pour la politique en général – est de convaincre les électeurs que le système fonctionne à leur profit. Un pays qui n’est pas au service de ses générations actives ne doit pas s’étonner si celles-ci cherchent des réponses ailleurs, aussi destructrices que puissent être les solutions proposées.
© The Financial Times Limited [2025]. All Rights Reserved. Not to be redistributed, copied or modified in anyway. Le nouvel Economiste is solely responsible for providing this translated content and the Financial Times Limited does not accept any liability for the accuracy or quality of the translation.
Cet article a été publié en premier sur https://www.lenouveleconomiste.fr/financial-times/le-parti-travailliste-fait-le-jeu-du-populisme/