Le premier ministre le « plus faible de la Ve République » est toujours à Matignon. Cinq mois après avoir prononcé ces mots pour résumer la précarité de son statut, Sébastien Lecornu a passé l’épreuve du budget et peut se projeter vers la suite. Samedi 7 février, le cinquième chef de gouvernement du second mandat d’Emmanuel Macron a donné un entretien à plusieurs quotidiens régionaux. Il y dévoile sa feuille de route pour l’année 2026.
Nouvel acte de décentralisation, présentation de la loi de programmation militaire à l’Assemblée nationale en avril avec une augmentation du budget de 6,7 milliards d’euros, publication par décret de la programmation pluriannuelle de l’énergie à la fin de semaine… Sans majorité, sans aucune marge budgétaire et toujours menacé par les stratégies politiciennes, M. Lecornu veut montrer qu’il peut faire vivre certains dossiers. Il a raison. Face à l’instabilité et aux tensions du monde, la France ne peut pas se permettre de rester figée, comme cela a été le cas lors des discussions sur le projet de loi de finances. Mais le défi est immense pour ce gouvernement fragile et entravé de tous les côtés.
Pour arriver à faire avancer le pays, il sera nécessaire de dresser une muraille entre l’action de Matignon et l’élection présidentielle de 2027. Une gageure. Même si Matignon a promis de « déconnecter » le gouvernement des ambitions des uns et des autres, l’échéance suprême risque de continuer à s’immiscer partout. Alors que M. Lecornu va procéder à un remaniement d’ici au 22 février, il n’a pas prévu d’écarter son ministre de la justice, Gérald Darmanin, qui rêve d’une destinée présidentielle tout en étant à la croisée de toutes les discussions au sein du bloc central.
Hémicycles transformés en arènes
L’Assemblée et le Sénat sont aussi devenus des vitrines où de nombreux aspirants à la candidature s’exposent. Certains y dirigent des groupes – Gabriel Attal, président du groupe Ensemble pour la République ; Marine Le Pen, présidente du groupe Rassemblement national ; Laurent Wauquiez, chef de file des députés Les Républicains (LR), tandis que le président de LR, Bruno Retailleau, siège au Sénat… Trois autres, le fondateur de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, le président d’Horizons, Edouard Philippe, et la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, ont des liens étroits avec leurs députés chargés de mettre en scène leurs idées. Il sera difficile de faire passer des textes importants dans ces hémicycles transformés en arènes où les postures comptent plus que le fond.

Sans le concours de ces forces politiques, le premier ministre n’aura aucun moyen d’enrayer cette machine. D’où son idée d’avancer sur des sujets plus consensuels comme la décentralisation et la défense ou de passer par des décrets. Mais le gouvernement devra aussi prendre des risques et résister aux pressions populistes qui ne manqueront pas de perturber les débats parlementaires sur la fin de vie ou autour de la loi d’urgence agricole déjà repérée par les adversaires de l’écologie.
Dernier défi pour le chef du gouvernement : essayer de se détacher peu à peu d’un président de la République qui souhaite être au travail « jusqu’au dernier quart d’heure ». Signe des temps, samedi 7 février, à la fin d’une semaine où il était réapparu sur la scène politique française, le chef de l’Etat a dû publier un long message pour tenter de désamorcer la polémique qu’il avait créée deux jours plus tôt en évoquant la possibilité d’interdire certains jeux vidéo trop violents. Dépossédé d’une grande partie de son pouvoir depuis la dissolution de l’Assemblée nationale ratée de juin 2024, Emmanuel Macron doit se cantonner aux affaires internationales pour ne pas brouiller les messages de son gouvernement.
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