
Le 20 novembre 1975, le dictateur espagnol Francisco Franco mourait dans son lit, à l’âge de 82 ans. Il semblait alors improbable que l’Espagne, après trente-six ans de fascisme, devienne une démocratie. L’armée et les autres remparts du régime restaient majoritairement fascistes. Le successeur choisi par Franco, le roi Juan Carlos, avait prêté serment d’allégeance aux principes franquistes. Dans ses mémoires récemment publiés, Juan Carlos dit de Franco : “je le respectais énormément… Je n’ai jamais permis à quiconque de le critiquer en ma présence”. De nombreux Espagnols partageaient ce sentiment et ont défilé devant le cercueil où était exposée la dépouille du dictateur.
La transition démocratique espagnole
Mais l’Espagne est bel et bien devenue démocratique. Le roi, les communistes et les anciens fascistes se sont associés pour réaliser ce que l’historien Edward Malefakis a qualifié de “peut-être la transition de la dictature à la démocratie la plus réussie que le monde ait jamais connue”. Et l’Espagne n’a pas été la seule : de 1974 à 1990, à commencer par la “révolution des œillets” au Portugal, les autocraties de la péninsule Ibérique, de l’Amérique latine, de l’Europe de l’Est et de l’Afrique du Sud sont tombées à la faveur de ce que le politologue Samuel Huntington a appelé “la troisième vague de démocratisation”.
Cinquante ans après la mort de Franco, le contraste est douloureux. En 2024, 72 % de la population mondiale vivait sous des régimes autoritaires [y compris des “autocraties électorales”, ndt], pourcentage le plus élevé depuis 1978, lors du pire déclin démocratique depuis les années 1930, selon l’institut Varieties of Democracy en Suède. Comparer l’histoire de l’Espagne avec celle des pays aspirant aujourd’hui à devenir des démocraties permet de mieux comprendre comment le monde a changé et comment les démocrates peuvent riposter.
En 1975, pour la plupart des Espagnols et des Portugais, la démocratie semblait une meilleure option que l’autoritarisme. Malgré une croissance économique fulgurante dans les dernières années du franquisme, le fascisme laissait derrière lui une Espagne dominée par la peur, plus pauvre, moins libre que les démocraties européennes. L’alternative autocratique de 1975, le communisme, n’était guère plus attrayante. Les puissances étrangères ont favorisé la démocratie. L’URSS, dont l’impérialisme était alors modéré, n’est pas intervenu en Espagne. Le parti social-démocrate allemand a conseillé les socialistes espagnols. Même la CIA a financé le parti socialiste portugais, dans l’espoir de devancer les communistes. Plus tard, en 1989, les dirigeants espagnols ont partagé leur expérience avec les Hongrois qui mettaient à bas la dictature.
Le retour en force de l’autoritarisme dans le monde
Depuis, l’autoritarisme a su se rendre plus séduisant. La plupart des autocrates comptent désormais moins sur la violence que sur la désinformation. Plutôt que de fomenter de sanglants coups d’État, la plupart organisent des élections, consolidant leur pouvoir en modifiant discrètement les règles, comme Viktor Orbán en Hongrie [réformes constitutionnelles et électorales de 2011, ndt] et Recep Tayyip Erdogan [instauration d’un régime présidentiel en 2017, ndt] en Turquie. Il est rare qu’ils ruinent une économie.
Les “dictatures institutionnalisées” ont connu une croissance moyenne similaire à celle des démocraties. Les électeurs semblent satisfaits des despotes qui tiennent leurs promesses.
Un article récent de l’économiste Christopher Blattman et d’autres chercheurs a révélé que les “dictatures institutionnalisées” qui ne sont pas centrées sur une seule personne (comme la Chine) ont connu une croissance moyenne similaire à celle des démocraties. Seules les autocraties, reposant sur un pouvoir personnel, ont enregistré une croissance plus faible. De nombreux électeurs semblent satisfaits des despotes qui tiennent leurs promesses. Lorsque les citoyens réclament la démocratie, comme lors des manifestations biélorusses de 2020, une autocratie (la Russie, l’Iran ou la Chine) se trouve en général aux alentours pour aider à écraser le mouvement. Et puis, les États-Unis de Donald Trump ont abandonné la défense de la démocratie.
L’Europe pour inverser la tendance
Il reste pourtant des raisons d’espérer, parmi lesquelles la mort. En 1975, les décès de Franco et du dirigeant taïwanais Chiang Kai-shek ont marqué le début du démantèlement de dictatures stables. La mort de Recep Tayyip Erdogan pourrait libérer la Turquie, tandis que le successeur de Vladimir Poutine, même s’il risque fort d’être un autocrate, affaiblira peut-être la promotion de l’autoritarisme à l’étranger.
Un changement de régime aux États-Unis pourrait donner un coup de pouce aux démocrates partout dans le monde. Les victoires électorales récentes du parti démocrate [le 4 novembre, lors des scrutins remportés à New York, dans le New Jersey et en Virginie, ndt] ont montré la faiblesse de Donald Trump. Son taux de popularité est d’environ 42 %, peut-être parce qu’il poursuit une forme d’autoritarisme impopulaire et démodée : violence publique par le biais de l’ICE [Immigration and Customs Enforcement, servie de l’immigration et des douanes, ndt], envois répétés de la Garde nationale dans les villes et création d’un régime autocratique qui enrichit sans complexe sa propre famille.
Les promoteurs potentiels les plus importants de la démocratie sont les Européens. Ils doivent lutter contre les régimes autoritaires dans la guerre de l’information.
Les pays aspirant à la démocratie peuvent s’inspirer de l’Espagne. D’abord, l’opposition doit s’unir derrière la démocratie. Cela peut impliquer que les opposants soutiennent des dirigeants impopulaires, tout comme les socialistes républicains espagnols ont embrassé la monarchie et accepté l’ancien franquiste Adolfo Suárez comme Premier ministre. Ce n’est qu’une fois la démocratie assurée que la compétition politique est possible.
Aujourd’hui, les promoteurs potentiels les plus importants de la démocratie sont les Européens. Ils doivent lutter contre les régimes autoritaires dans la guerre de l’information. Leur rôle pourrait inclure, en remplacement des États-Unis, celui de bailleurs de fonds à long terme de Radio Free Europe [station privée financée par le Congrès des États-Unis, qui diffuse de l’information indépendante dans des pays où la liberté de la presse est limitée, ndt] et l’aide au Royaume-Uni pour financer le BBC World Service. L’Union européenne devrait offrir à des pays comme l’Albanie et la Moldavie des voies réalistes vers l’adhésion en échange d’une démocratie durable. Et les Européens doivent soutenir, des décennies durant s’il le faut, les membres des élites autoritaires à même d’ouvrir à la transition – les Juan Carlos d’aujourd’hui. La démocratie a connu un recul, rien n’empêche les dictatures de connaître le même sort.
© The Financial Times Limited [2025]. All Rights Reserved. Not to be redistributed, copied or modified in anyway. Le nouvel Economiste is solely responsible for providing this translated content and the Financial Times Limited does not accept any liability for the accuracy or quality of the translation.
Cet article a été publié en premier sur https://www.lenouveleconomiste.fr/financial-times/comment-defendre-et-promouvoir-la-democratie/