
Pour les hommes respectables qui dirigent les trois plus grands pays d’Europe occidentale, les difficultés s’accumulent. Tous sont confrontés à une stagnation du niveau de vie et à un déclin de l’influence mondiale. En Grande-Bretagne et en France, leurs rivaux de la droite populiste sont impatients de prendre le pouvoir. Même l’Alternative pour l’Allemagne, ou AfD, pourrait remporter quelques élections régionales l’année prochaine. Et les États-Unis, leur principal allié, viennent de les accuser de précipiter l’Europe vers ce qu’ils appellent “l’effacement de la civilisation”.
Pour une nouvelle approche
Ces trois dirigeants mettent également en garde contre une catastrophe si les partis populistes de droite devaient triompher. Friedrich Merz, le chancelier allemand, décrit son gouvernement comme la dernière chance du centrisme. Après la défaite de sa coalition aux élections européennes l’année dernière, Emmanuel Macron, le président français, a évoqué le danger d’une guerre civile. Ce mois-ci, le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a déclaré à ‘The Economist’ que [le parti de droite conservatrice, ndt] Reform UK remettait en cause “l’essence même de notre identité en tant que nation”.
“Pour leur propre bien et celui de leur pays, les politiques traditionnels et leurs partisans ont besoin de toute urgence d’une approche différente”
Les doctrines de la droite populiste contiennent en effet beaucoup d’éléments condamnables. Mais en parler en termes apocalyptiques est voué à l’échec. Pour leur propre bien et celui de leur pays, les politiques traditionnels et leurs partisans ont besoin de toute urgence d’une approche différente.
Des menaces peu crédibles
D’une part, tout ce catastrophisme ressemble à une tentative de détourner l’attention de leurs propres échecs. En Grande-Bretagne, après 14 années de stagnation sous les conservateurs, le gouvernement travailliste de Keir Starmer dépense davantage pour la protection sociale et va imposer des taxes records alors même que la croissance rapide reste hors de sa portée. En France, la loi d’Emmanuel Macron visant à relever l’âge de la retraite a été abandonnée, alors que son cinquième Premier ministre en trois ans fait passer un budget à l’Assemblée nationale. En Allemagne, le projet de Friedrich Merz pour un “automne des réformes” n’a abouti à presque rien. Si le sort de l’Europe est en jeu, pourquoi ses dirigeants n’en font-ils pas davantage ?
“Tout ce catastrophisme ressemble à une tentative de détourner l’attention de leurs propres échecs”
D’autre part, leurs menaces ne sont pas crédibles. Certaines administrations populistes de droite sont dangereuses, d’autres non. Giorgia Meloni a dirigé l’Italie comme l’aurait fait un dirigeant politique conventionnel. Les conseillers réformateurs en Grande-Bretagne ont jusqu’à présent été assez normaux. Certes, le parti de Viktor Orban a pris le contrôle des institutions hongroises et en a tiré profit, mais il pourrait bientôt être évincé. Cela ne ressemble pas à la mort de la démocratie.
Échec de la diabolisation
Il n’est pas étonnant que prédire la catastrophe ne fonctionne pas. Comme le montre clairement la force des populistes dans les sondages d’opinion, un grand nombre d’électeurs européens ne croient tout simplement pas ce qu’on leur dit. Pendant ce temps, les élites, conscientes des fluctuations du pouvoir, se rapprochent des populistes qu’elles rejetaient autrefois. Jordan Bardella, du Rassemblement national, a discrètement rencontré des chefs d’entreprise français. Des personnalités politiques conservatrices rejoignent Reform UK, apportant à Nigel Farage une expérience législative et ministérielle dont il avait grand besoin. Seule l’Allemagne exclut toute collaboration avec l’AfD. Ses députés, qui constituent le deuxième groupe parlementaire, sont même interdits d’accès aux vice-présidences du Bundestag.
“Un grand nombre d’électeurs européens ne croient tout simplement pas ce qu’on leur dit. Tout cela explique pourquoi la stratégie de diabolisation est contre-productive”
Tout cela explique pourquoi la stratégie de diabolisation est contre-productive. Les politiques traditionnels affirment défendre la tolérance et les travailleurs, mais lorsqu’ils rejettent une grande partie de l’électorat en le qualifiant d’extrémiste, ils apparaissent comme intolérants et suffisants. Et lorsqu’ils avertissent que le populisme détruira leur vision de ce que devrait être l’Europe, cela encourage les électeurs qui souhaitent désespérément changer les choses.
Des projets de réforme économique tant attendus
Si la diabolisation échoue, quelle est l’alternative ? La réponse commence par cette impatience de changement que la droite populiste exploite si bien – et que ce journal partage. L’étape suivante consiste à examiner dans quelle mesure les populistes sont susceptibles de sortir l’Europe de son autosatisfaction. L’action peut améliorer les mauvaises politiques si les populistes sont prêts à les changer – et s’ils refusent, cela révèle leur folie.
“Pour la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, l’intégration économique européenne est la source de croissance la plus évidente. Pourtant, les populistes sont sur une trajectoire de collision avec l’Union européenne, ce qui conduirait à une dégradation du marché unique qui détruirait la croissance”
Le projet populiste le plus prometteur est l’économie. Lorsque le Rassemblement national, Reform UK et l’AfD s’adressent aux entreprises, ils mettent l’accent sur la déréglementation au niveau national et, pour la France et l’Allemagne, à Bruxelles. Ils affirment vouloir un gouvernement plus léger et des impôts moins élevés. Ils misent sur le pouvoir de la technologie. Et ils se plaignent que l’État pénalise l’initiative et la prise de risques tout en dépensant trop pour la protection sociale.
On peut se féliciter de tout cela, mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Pour la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, l’intégration économique européenne est la source de croissance la plus évidente. Pourtant, les populistes sont sur une trajectoire de collision avec l’Union européenne, ce qui conduirait à une dégradation du marché unique qui détruirait la croissance. Le fiasco du DOGE d’Elon Musk montre à quel point il est difficile de réduire efficacement la taille de l’État. M. Bardella souhaite instaurer un impôt sur la fortune et s’est opposé au relèvement de l’âge de la retraite. Après avoir été critiqué pour ses promesses de dépenses fantaisistes, M. Farage promet désormais un budget plus réaliste, mais les détails restent flous.
Les mauvaises solutions sur l’immigration et la défense
Sur d’autres questions, les populistes s’appuient sur le mécontentement, mais proposent des solutions absurdes. De nombreux Européens s’inquiètent de l’immigration, craignant qu’elle ne nuise aux services publics et ne modifie les cultures nationales. Mais les populistes, tout comme les avertissements américains, sont dépassés : l’immigration légale a atteint son pic et, à l’exception de la Grande-Bretagne, l’immigration illégale en Europe a diminué de moitié par rapport à 2023. Les populistes sont également cruels. Les discours sur les expulsions massives ou le langage visant à faire sentir aux immigrants qu’ils sont méprisés sont xénophobes.
“Les populistes reprennent à leur compte la dangereuse conviction de Donald Trump selon laquelle le continent sera plus sûr s’il est moins uni et si chaque État poursuit ses intérêts nationaux”
La plupart des Européens ne se soucient pas de géopolitique, mais ils devraient. À l’heure où les États-Unis sont de moins en moins disposés à diriger la défense collective de l’Europe, les populistes reprennent à leur compte la dangereuse conviction de Donald Trump selon laquelle le continent sera plus sûr s’il est moins uni et si chaque État poursuit ses intérêts nationaux. Ils font également preuve d’une faiblesse aveugle envers les autocrates russes et chinois. Vladimir Poutine doit les applaudir.
Les élections nationales auront lieu dans 18 mois en France, en mars 2029 en Allemagne et en août 2029 en Grande-Bretagne. Beaucoup de choses peuvent changer d’ici là. Si les politiques traditionnels passent leur temps à diaboliser les populistes, ils se sentiront sans doute mieux, mais ils n’aideront pas leur pays. Ils seraient plus avisés de soumettre les formations susceptibles d’accéder au pouvoir au nécessaire examen démocratique qu’elles méritent.
The Economist
© 2025 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.
Cet article a été publié en premier sur https://www.lenouveleconomiste.fr/comment-arreter-la-droite-populiste-europeenne-131014/