C’est l’histoire d’un adolescent de 17 ans qui pense consommer du CBD (cannabidiol), acheté dans un distributeur automatique. Nous sommes en novembre 2024, dans les Côtes-d’Armor. Ce lycéen n’a aucun antécédent particulier : ni trouble psychiatrique, ni pathologie somatique, ni usage problématique de substances psychoactives. Pourtant, quelques dizaines de minutes après avoir ingéré un bonbon gélifié au cannabis et la moitié d’un autre, il présente des palpitations, des sueurs, des vertiges, une angoisse croissante, puis une véritable attaque de panique.

L’emballage porte la mention « gummies D9 30 mg », une indication technique opaque pour la plupart des consommateurs. D9 désigne le delta-9-tétrahydrocannabinol (Δ9-THC), principal cannabinoïde responsable des effets psychoactifs du cannabis.
L’analyse du produit ne laisse place à aucune ambiguïté. La première gomme contient 29,39 mg de THC, la seconde 28,53 mg. Il s’agit de quantités élevées, sans commune mesure avec ce que le consommateur peut imaginer lorsqu’il pense acquérir un produit présenté comme légal. À l’inverse, le cannabidiol (CBD), pourtant mis en avant comme ingrédient principal, n’est détecté qu’à l’état de traces ( 0,003 %).
Or, le THC est un stupéfiant interdit à la vente et à la consommation récréative en France, sous quelque forme que ce soit. Le CBD, en revanche, est autorisé depuis les décisions rendues en 2022, à condition que la teneur en THC n’excède pas 0,3 %. Cette tolérance concerne notamment les fleurs de chanvre, les huiles, les e-liquides ou les cosmétiques, mais ne s’étend pas aux produits alimentaires, dont le statut réglementaire demeure étroitement encadré. En effet, toutes les denrées alimentaires à base de CBD actuellement mises sur le marché en France, et plus largement sur le marché européen, le sont de manière illégale.
Depuis cet épisode, ce patient mineur souffre d’une angoisse persistante qui a nécessité la mise en place d’un suivi psychologique.
En juillet 2024, dans le Finistère, une femme de 37 ans est prise en charge aux urgences pour des paresthésies (fourmillements), une tachycardie, une sensation de chaleur, un vertige, des troubles de l’élocution, une perte de mémoire, une angoisse intense. Elle a ingéré des bonbons obtenus comme échantillons gratuits dans une boutique de CBD : des gummies contenant 10 mg de THC par unité, conseillés dans un contexte d’anxiété. Sur l’emballage, on peut en effet lire la mention suivante : « très puissant 10 mg de THC. Effet anxiolytique recherché ».
Ces deux observations ne sont pas isolées. Elles ont été rapportées, ainsi que trois autres, le 29 novembre 2025 dans la revue Thérapie. Ces cinq cas d’addictovigilance concernent des personnes âgées de 17, 35, 37, 41 et 49 ans, résidant dans le Finistère, les Côtes-d’Armor, le Calvados et la Seine-Maritime (deux cas). Tous ces cas ont été signalés au Centre d’évaluation et d’information sur la pharmacodépendance-addictovigilance Bretagne-Normandie, entre juillet 2024 et mars 2025, suite à la consommation de ces cannabis edibles.
Les motivations à la consommation étaient diverses : recherche d’un effet anxiolytique, antalgique ou simplement récréatif. Un seul patient présentait un antécédent de trouble de l’usage de substances psychoactives.
Dans quatre cas sur cinq, le produit consommé était un bonbon gélifié. Dans le cinquième, il s’agissait d’un demi-flacon de sirop « Delta-9 Tropical Punch 200 mg », acheté en boutique de CBD et correspondant à une ingestion estimée à 100 mg de THC.
Les edibles, ou cannabis edibles, sont des produits alimentaires auxquels ont été ajoutés des extraits de cannabis. Le terme anglais edible signifie simplement « comestible », mais il est aujourd’hui utilisé pour désigner spécifiquement des aliments contenant du cannabis. Ils se déclinent sous de multiples formes : bonbons gélifiés, chocolats, pastilles, gâteaux, boissons sucrées.
Importés du modèle nord-américain, ces produits circulent désormais largement en France. Ils sont accessibles sur internet, dans certaines boutiques de CBD, mais aussi via des distributeurs automatiques. Une diffusion d’autant plus problématique que l’usage et la vente de produits à base de cannabis ne sont pas autorisés en France et que les produits consommés étaient commercialisés comme du CBD, alors qu’ils renfermaient en réalité des quantités non négligeables de THC.
Dans les cas décrits par Sandra Thorigné, Reynald Le Boisselier et leurs collègues du service de pharmacologie du CHU de Caen, la concentration en THC demeure juste à la limite inférieure de 0,3 mg pour 100 mg de produit (soit la limite de 0,3 %), un argument largement exploité par les fabricants et revendeurs pour contourner l’interdiction. Pourtant, le poids élevé de chaque friandise conduit, une fois ingérée, à une dose totale de THC significative, comparable à celle d’un ou de plusieurs joints.
Du THC dissimulé, à doses massives
Dans trois des cinq cas, une analyse quantitative des gummies consommées a été réalisée grâce au dispositif SINTES (Système d’identification national des toxiques et substances). Les résultats sont édifiants : chaque unité contenait entre 18 et 30 mg de THC. Le CBD, lorsqu’il était présent, l’était de façon largement minoritaire, voire à l’état de traces.
Ces doses dépassent très largement la dose aiguë de référence fixée par l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), établie à 1 µg de THC par kilogramme de masse corporelle. Pour un adulte de 70 kg, cela correspond à 70 µg de THC. Or, un seul « gummy » peut en contenir jusqu’à 30 mg, soit près de 500 fois plus.
Des intoxications aiguës parfois sévères
Trois patients sur les cinq ont nécessité une prise en charge aux urgences. Dans un autre cas, un appel au SAMU a été jugé indispensable face à l’intensité des symptômes.
Les manifestations cliniques observées incluaient des palpitations, une tachycardie, des vertiges, mais aussi des symptômes psychiatriques : angoisse aiguë, attaque de panique, perte du sentiment de réalité et de familiarité du monde environnant (ou déréalisation).
Des effets plus tardifs, mais plus intenses, qu’avec la forme inhalée
La voie orale n’est en rien plus « douce » que l’inhalation. En raison du délai d’apparition des effets, souvent perçu comme une absence d’efficacité initiale, elle peut inciter à consommer plusieurs unités successives. Cette accumulation expose alors à des doses élevées de THC, avec un risque accru de manifestations psychiatriques – notamment des épisodes de délire ou de paranoïa – ainsi que de complications cardiovasculaires.
Publiée en 2019 dans les Annals of Internal Medicine, une étude a montré que les produits comestibles au cannabis ont une absorption plus lente et une action plus prolongée que les formes inhalées. Après inhalation, les effets apparaissent en moins de 10 minutes, atteignent un pic entre 30 et 90 minutes, puis disparaissent en environ 4 heures. En revanche, par voie orale, le THC met au moins 30 minutes à agir, atteint un pic vers 3 heures et son élimination peut prendre jusqu’à 12 heures.
Enfants et personnes âgées : des populations particulièrement vulnérables
Les données internationales, notamment nord-américaines, montrent que la mise sur le marché des edibles s’accompagne d’une augmentation des passages aux urgences pour intoxication au cannabis, en particulier chez les enfants et les personnes âgées.
En Californie, la légalisation de l’ensemble des formes de cannabis récréatif en 2017 s’est accompagnée d’une hausse des urgences médicales liées au cannabis chez les personnes âgées de 65 ans et plus.
En octobre 2018, le Canada a légalisé la vente de fleurs séchées de cannabis à usage non médical, avant d’autoriser, en janvier 2020, la commercialisation des produits comestibles à base de cannabis.
Publiée en 2024 dans la revue JAMA Internal Medicine, une étude a analysé le lien entre la légalisation des produits comestibles au cannabis et les recours aux urgences pour intoxication chez les personnes âgées vivant en Ontario (Canada). Sur la période d’étude de 8 ans, 2 322 hospitalisations d’urgence liées à une telle intoxication ont été recensées chez les seniors (âge médian : 69 ans). Parmi ces patients, environ 16 % présentaient une intoxication alcoolique associée, 38 % un cancer et 6 % une démence. Entre janvier 2020 et décembre 2022, après la légalisation des produits comestibles, le taux de recours aux urgences a triplé par rapport à la période antérieure.
Les auteurs attribuent cette hausse à plusieurs facteurs, dont l’ingestion accidentelle, la facilité d’accès, la méconnaissance des posologies adaptées aux seniors, la vulnérabilité physiologique spécifique liée à l’âge (polymédications, interactions médicamenteuses, modifications physiologiques liées au vieillissement), mais aussi l’absence d’options thérapeutiques sûres et efficaces pour la douleur chronique, les troubles du sommeil et les symptômes comportementaux et psychologiques de la démence.
Chez les enfants, la légalisation du cannabis au Canada a été suivie d’une augmentation marquée des hospitalisations pour intoxication, principalement après l’autorisation des produits comestibles.
L’ingestion accidentelle peut provoquer, chez les jeunes enfants, somnolence profonde, vomissements, voire une détresse respiratoire et des convulsions. Une étude américaine, publiée en 2023 dans la revue Pediatrics, a rapporté qu’une dépression du système nerveux central a été observée dans 70 % des expositions pédiatriques accidentelles, certaines nécessitant une intubation.
Publiée en 2024 dans le New England Journal of Medicine, une vaste étude populationnelle, conduite durant sept ans au Canada sur trois périodes situées entre janvier 2015 et septembre 2021, a recensé 581 hospitalisations d’enfants de moins de 10 ans pour intoxication au cannabis. Elle a montré une hausse marquée après la légalisation, notamment après l’autorisation des produits comestibles. Avant la légalisation, le taux d’hospitalisation était d’environ 0,9/100 000 enfants. Après la légalisation du cannabis fumé, il a été multiplié par 2,6, puis par 7,5 dans les provinces où les edibles étaient autorisés.
Cette hausse est survenue malgré un encadrement strict (limitation à 10 mg de THC par produit, emballages neutres et sécurisés, campagnes d’information), soulignant le rôle central de l’attrait visuel et gustatif de ces produits dans les expositions accidentelles pédiatriques.
En janvier 2026, des pédiatres du CHU d’Amiens ont rapporté dans les Archives de Pédiatrie le cas d’une fillette de 11 mois hospitalisée pour une grande fatigue, une respiration rapide et une hypotonie généralisée. L’épisode est survenu après une sieste en fin d’après-midi, sans facteur déclenchant évident, alors que l’enfant se trouvait chez sa grand-mère. L’intoxication accidentelle au cannabis, confirmée par un dépistage urinaire positif aux cannabinoïdes, a nécessité une prise en charge en soins intensifs.
Une banalisation préoccupante
En France, les cannabis edibles passent encore sous le radar réglementaire. Les auteurs de l’article paru dans Thérapie estiment que « face à leur banalisation et à l’absence de contrôle strict, une vigilance renforcée est nécessaire et leur commercialisation devrait être soumise à une autorisation européenne préalable, comme le prévoit le règlement relatif aux novel foods ». Et de conclure : « la consommation des cannabis edibles n’est pas sans risque de complications graves, en particulier chez les populations les plus fragiles. En attendant des mesures réglementaires, une communication large concernant l’existence même de ces produits est urgemment nécessaire ».
Pour en savoir plus :
Cet article a été publié en premier sur https://www.lemonde.fr/realites-biomedicales/article/2026/02/10/bonbons-au-cannabis-quand-la-consommation-vire-a-l-urgence-medicale_6666146_6579630.html