Ambassadrices de l’ingénierie

Techniciens, ingénieurs, électriciens… et quid des femmes ? Pour combattre les préjugés et encourager les vocations féminines, CNRS Ingénierie, l’un des 10 instituts du CNRS, a tiré le portrait de 12 femmes ingénieures dans le cadre de son année de l’Ingénierie (2025-2026)1. Parmi elles, Louise Le Barbenchon, Helen Reverón, Myriam Saadé et Aurore Loisy, ingénieure chacune à leur façon, évoquent leur métier avec passion, comme un vaste terrain de jeu dans lequel tout le monde, filles comme garçons, peut s’épanouir.

Louise Le Barbenchon : des matériaux en mouvement

« Quand j’ai découvert la mécanique des matériaux, j’ai eu un coup de cœur. J’ai senti que ce que je voulais faire, c’était comprendre leurs comportements. » L’épiphanie de Louise Le Barbenchon survient dès son entrée à l’École nationale supérieure des ingénieurs en arts chimiques et technologiques (INP-Ensiacet), à Toulouse, en spécialité Matériaux. Mais son goût pour la recherche en ingénierie est plus ancien. « J’ai toujours aimé la physique-chimie au collège, se souvient-elle. Et, en seconde, j’ai eu la chance de visiter le laboratoire de mécanique des fluides dans lequel travaillait mon cousin, ce qui n’a fait que renforcer mon intérêt pour la discipline. »

Lorsqu’elle intègre l’INP-Ensiacet, c’est avec l’intention de poursuivre ensuite en recherche. Son diplôme en poche, elle tient le cap qu’elle s’était fixé et enchaîne avec une thèse aux Arts et Métiers de Bordeaux sur le « comportement mécanique de composites à base de liège sous sollicitation sévère ». Dès son doctorat, elle plonge donc dans l’intimité des matériaux poreux et travaille en particulier sur le comportement des matériaux dits « architecturés », c’est-à-dire dont les propriétés émergent plus de la façon dont leur structure est organisée (par exemple, la répétition de motifs à l’échelle microscopique) que de la matière elle-même.

Louise Le Barbenchon travaille sur des matériaux dits « architecturés », à l’instar de cet os de seiche. La microstructure de celui-ci lui confère des propriétés remarquables de résistance aux chocs.
De la santé à l’aéronautique en passant par l’architecture, les applications des matériaux architecturés sont très nombreuses.

De la santé à l’aéronautique en passant par l’architecture, les applications des matériaux architecturés sont très nombreuses – par exemple, dans les mousses qui tapissent l’intérieur des casques de moto [10] et de vélo [11]. Leur fonction étant de protéger la tête, il est essentiel d’étudier leur comportement « en dynamique », notamment lors des chocs à très grande vitesse, et de développer de nouvelles structures toujours plus efficaces. Ce à quoi Louise Le Barbenchon s’emploie depuis qu’elle a été recrutée au CNRS, en 2021, au sein de l’Institut de mécanique et d’ingénierie2, à Talence (Gironde), via la filière handicap – elle souffre d’une sclérose en plaques [12]

La chercheuse déploie aussi une partie de son énergie à plaider pour une plus forte féminisation des sciences [13]. Responsable Égalité de son laboratoire, elle est également membre de l’association Femmes & Sciences. À ce titre, elle se rend régulièrement dans les écoles primaires, collèges et lycées pour encourager les jeunes filles à embrasser des carrières scientifiques.

« Ce qui m’a permis de mesurer la persistance de certains stéréotypes, témoigne-t-elle. Par exemple, une collégienne m’a dit un jour, citant ses parents, que “médecin est un métier d’homme”… Moi qui n’avais jamais connu de discrimination en tant que femme pour mener ma carrière, cela m’a surprise. Mais, depuis que je suis jeune maman d’une petite fille de 6 mois, je dois dire que je suis pour la première fois confrontée à des obstacles. Ainsi, absolument rien n’est prévu pour tirer son lait dans l’organisation d’une journée de colloque scientifique, il est important d’y remédier. » Pour saisir le comportement des matériaux aussi bien que pour lutter contre les inégalités, l’œuvre de Louise Le Barbenchon ne fait que commencer. 

Helen Reverón : des céramiques en tout genre

Le parcours d’Helen Reverón, spécialiste des céramiques composites appliquées à la santé, commence au Venezuela, son pays d’origine. En 1996, après un diplôme en sciences des matériaux à l’université de Caracas, la chercheuse obtient une bourse pour mener une thèse au sein de la très prestigieuse École nationale supérieure de céramique industrielle, à Limoges.

« Les céramiques [14], c’est un champ immense, souligne la chercheuse. Cela regroupe tout ce qui n’est ni métal ni polymère. Les céramiques sont donc présentes partout dans l’industrie du transport, des semi-conducteurs, dans le secteur médical ou encore l’aérospatiale. » 

Helen Reverón explore la fabrication additive, qui consiste à imprimer des implants céramiques en 3D couche par couche, afin de produire des prothèses adaptées, comme cet implant crânien.

À la suite de ces années limousines, elle retourne au Venezuela pour honorer les huit années de travail qu’elle doit à l’université de Caracas, en échange de la bourse que l’institution lui avait accordée. Alors au pouvoir, le président de la République Hugo Chavez essuie une tentative de coup d’État en 2002. « L’instabilité politique était telle, relate Helen Reverón, que je suis repartie en France l’année suivante, en 2003. » 

Après deux postdoctorats, elle est recrutée en 2007 comme chargée de recherche au CNRS, au laboratoire Matériaux, ingénierie et science3 de l’Institut national des sciences appliquées (Insa) de Lyon. Aujourd’hui directrice de recherche et coautrice de plusieurs brevets, elle dédie son expertise ès céramiques aux besoins de la médecine.

Depuis maintenant une vingtaine d’années, nous développons des matériaux céramiques spécifiques pour des prothèses de hanche, de genou, du rachis, ou encore dentaires capables de durer plus de 60 ans.

« Depuis maintenant une vingtaine d’années, nous développons des matériaux céramiques spécifiques pour des prothèses de hanche, de genou, du rachis, ou encore dentaires capables de durer plus de 60 ans, contrairement aux prothèses actuelles, métalliques, qui doivent être remplacées tous les 15 ou 20 ans », détaille la chercheuse. 

Pour ce faire, elle explore avec ses équipes la fabrication additive, qui consiste à imprimer des implants céramiques en 3D, couche par couche, à partir des scanners des patients, afin de produire des prothèses adaptées à chacun d’entre eux – et sans générer de déchets. C’est que l’impact environnemental de la recherche [16] est au cœur des préoccupations d’Helen Reverón : « Avec la fabrication additive, on utilise certes moins de matière que si l’on sculptait un bloc de céramique, mais cette technique nécessite un chauffage à haute température… Il est crucial, selon moi, de déterminer le ratio avantages/coût environnemental de ces recherches, afin que chaque décision sur leurs applications se prenne de façon éclairée ». 

Myriam Saadé : l’ingénierie au service de l’environnement

Ce n’est pas Myriam Saadé, directrice d’Utopii4, qui contredirait Helen Reverón. Utopii, une unité d’appui et de recherche lancée en avril 2025, a pour vocation d’évaluer les impacts environnementaux de la recherche en ingénierie et des nouvelles technologies. Et ce, en prenant en compte le changement climatique [17], mais aussi la santé humaine, la biodiversité [18] ou encore la gestion des ressources naturelles.

Les recherches sur l’écoconception et l’analyse de cycle de vie permettent, par exemple, de produire des emballages en papier et en carton résistants à l’eau, et étanches à l’humidité et à l’oxygène (au même titre que les emballages plastiques), tout en étant recyclables et compostables.
Nous analysons le cycle de vie des pratiques de recherche, mais nous visons également à évaluer de manière prospective des technologies émergentes.

« Nous analysons le cycle de vie des pratiques de recherche – des équipements ou des essais en laboratoire –, précise la chercheuse, mais nous visons également à évaluer de manière prospective des technologies émergentes dans différents domaines de l’ingénierie, comme les nanomatériaux médicaux. »

« J’ai découvert le métier d’ingénieure vers 14-15 ans, se rappelle Myriam Saadé. La fille d’amis de mes parents, qui était ingénieure agronome, m’avait raconté qu’elle menait des expérimentations sur le terrain en Afrique, ça m’avait fascinée ! » En France, à l’époque où elle devait choisir ses études, aucune formation ne correspondait vraiment à ce qu’elle voulait entreprendre : des études d’ingénierie autour de la protection de l’environnement. Elle a donc commencé son cursus en Suisse, à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, qui proposait une section en sciences et ingénierie de l’environnement. Elle y a suivi, entre autres, des cours d’écotoxicologie, d’aménagement du territoire, ou encore d’analyse du cycle de vie. 

Puis, son parcours prend un tournant décisif : «  : «&Mon diplôme en poche, je me suis rendue en Syrie, d’où vient mon grand-père paternel, dans une démarche de “retour aux sources” ». Elle y mène une thèse sur l’exploitation des eaux souterraines en région semi-aride et en contexte autoritaire, à l’université de Lausanne et en partenariat avec la Fondation Aga Khan, une agence de développement internationale basée à Genève. Thèse qu’elle soutient en 2011, l’année où la guerre éclate en Syrie [20].

Myriam Saadé poursuit ses recherches à l’Institut des hautes études internationales et du développement, à Genève, sur la gestion des eaux transfrontalières entre le Liban, la Syrie et la Turquie – avec un volet sur la transformation des systèmes hydroagricoles, en particulier en temps de guerre. « En 2016, je suis devenue maman, confie-t-elle. J’ai alors choisi d’arrêter de me rendre sur des terrains compliqués et de m’installer en France. » 

À partir de 2018, elle mène des recherches au laboratoire Navier5, à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne), sur l’évaluation du cycle de vie des impacts environnementaux du secteur de la construction et du génie civil [21]. En 2024, elle est recrutée comme chercheuse au CNRS et prend la direction d’Utopii en 2025. 

Aurore Loisy : la science a du flair

Tout comme Myriam Saadé, Aurore Loisy a su très tôt qu’elle voulait embrasser une carrière en science ou en ingénierie. « J’ai d’abord suivi un parcours classique : une école d’ingénieur, puis une thèse en mécanique des fluides. Mais il s’agit d’une discipline déjà mature, avec des siècles d’histoire. Je craignais de ne rien pouvoir y apporter de très nouveau. Je voulais certes travailler en mécanique des fluides, mais sur des problèmes encore peu explorés, si possible à l’interface avec la biologie et la robotique [22], deux disciplines qui me passionnaient. »

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Otto_navigation olfactive

Description: 
Otto est un réseau de neurones qui localise la source d’une odeur plus rapidement que tous les algorithmes de navigation connus. Les étoiles oranges correspondent aux détections de l’odeur, transportée par le vent. C’est à partir de celles-ci que le réseau doit décider où chercher.

Année de production: 

Elle trouve sa voie dès son arrivée à l’Institut de recherche sur les phénomènes hors équilibre (Irphé)6, à Marseille, où elle cherche à expliquer le mouvement des bactéries, des insectes, ou encore du plancton dans des fluides. « Les problèmes que je tente de résoudre sont beaucoup liés à l’éthologie (l’étude du comportement animal) : comment naviguent les insectes dans l’air [24], les poissons ou les bactéries dans l’eau, pour migrer, s’accoupler, trouver de quoi manger ? Quel rôle jouent les fluides dans ces dynamiques ? s’interroge-t-elle. Je propose des modèles qui, grâce à des collaborations avec mes collègues biologistes, vont pouvoir être confrontés à des expériences de terrain. C’est passionnant ! » 

Imaginez que vous deviez retrouver la source d’une odeur de parfum en extérieur, uniquement avec votre odorat. C’est extrêmement complexe, car les mouvements de l’air dispersent ces molécules odorantes de façon chaotique.

À l’Irphé depuis six ans, Aurore Loisy développe Otto, un réseau de neurones entraîné à localiser la source d’une odeur dans la turbulence, avec une efficacité sans précédent : « Imaginez que vous deviez retrouver la source d’une odeur de parfum en extérieur, uniquement avec votre odorat [25]. C’est extrêmement complexe, car les mouvements de l’air dispersent ces molécules odorantes de façon chaotique. À cet exercice, les insectes sont bien plus performants que nous. Les moustiques [26], par exemple, retrouvent facilement l’origine des odeurs humaines dans un jardin… ».

Avec Otto, la chercheuse entend affiner notre compréhension du sens de l’olfaction chez les insectes, mais aussi contribuer à la sécurité des personnes : « Otto pourrait en effet être installé sur des robots qui, dans un cadre militaire, sont déployés afin de détecter des explosifs (dont les substances chimiques s’échappent dans l’air) ».

Jonglant avec la mécanique des fluides, la biologie et la robotique [27], Aurore Loisy fait la démonstration que l’ingénierie est un formidable terrain d’épanouissement.
 
À voir
Les douze portraits de l’exposition « Ingénieuses » [28] (CNRS Images)

Consultez aussi
Les nouveaux visages de l’innovation [29]
Femmes de science [30] (dossier)
Le « matrimoine » revient en force [31]

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