Le domaine de l’informatique quantique n’a pas encore dépassé l’informatique classique malgré des progrès récents. Les deux défis ? La correction d’erreurs et la tolérance aux fautes. Olivier Ezratty, auteur et ingénieur spécialisé en technologies quantiques, souligne que l’industrialisation de cette technologie reste complexe et que les applications d’entreprise restent encore très lointaines.

Auteur et enseignant depuis 2005, Olivier Ezratty allie une bonne connaissance des technologies numériques et de leurs applications dans les industries traditionnelles, comme les médias, les industries et les services. En tant que consultant et conférencier, il a exploré de nouveaux champs technologiques avec, par exemple celui de la télévision numérique (de 2005 à 2013), de l’Internet des objets (2011-2018), de l’intelligence artificielle (2015-2021) et des medtechs (2012-2019). Il est aussi cofondateur de la Quantum Energy Initiative.
Techniques de l’Ingénieur : Pourriez-vous expliquer la situation actuelle de l’informatique quantique en quelques mots ?
Olivier Ezratty : Nous avons de nombreuses briques, mais pas encore le château ! Cette expression est liée à la manière dont les choses progressent, aussi bien dans le monde académique que celui des constructeurs. Nous avons en effet un tas de briques techniques, aussi bien côté logiciel que du côté matériel, qui se mettent en place. Mais, certaines problématiques restent encore difficiles à maîtriser, autant au niveau scientifique que technologique. C’est la raison pour laquelle le château n’est pas encore construit. Cela va encore demander beaucoup de temps.
Quels sont les principaux défis à relever ?
Il y en a deux principaux : la correction d’erreurs et la tolérance aux fautes. Ces défis sont très complexes. Certaines start-up, comme QuEra à Boston, arrivent à faire des expériences avec des briques, je dirais en « pièces détachées », mais il n’y a jamais de choses complètes. Pourquoi ? Parce qu’il y a une très forte interdépendance entre la capacité à développer des briques logicielles, comme la correction d’erreurs, et la mise en œuvre à une certaine échelle au niveau de la physique et du matériel, notamment la quantité de qubits qu’on peut contrôler en même temps.
Pourriez-vous expliquer cette interdépendance ?
Quand j’évoque le matériel, je parle de physique : comment compte-t-on augmenter le nombre de qubits contrôlés avec des fidélités qui sont de bon niveau à l’échelle ? Cela reste encore un problème de physique et d’ingénierie, voire de recherche fondamentale dans certains cas.
La correction d’erreurs et la tolérance aux fautes doivent progresser en parallèle. Prenons le cas d’IBM, qui est un exemple d’interdépendance entre d’un côté une amélioration de l’architecture et de la correction d’erreur, et de l’autre un changement dans l’ingénierie du côté du hardware.
En 2025, IBM a décidé de modifier la conception de ses puces pour permettre une connexion entre les qubits à une certaine distance. Ainsi, au lieu de faire juste une connexion avec les « voisins » immédiats, ils ont opté pour une connexion avec des qubits légèrement distants.
Ce choix entraîne un surcoût, car il nécessite l’ajout d’une couche électronique sur le circuit intégré. Le risque est d’introduire du bruit. Cependant, cette option permet également de réduire considérablement le coût de la correction des erreurs, ce qui rendrait la machine moins chère.
2025 peut-elle être considérée comme « l’AN I » d’un mouvement de consolidation ?
Oui. Des acteurs fortement capitalisés commencent à racheter, à agréger des compétences, à structurer des portefeuilles technologiques complets.
En règle générale, dans l’évolution technologique, on observe une corrélation entre le développement d’une technologie et sa stabilisation. Il y a deux types de consolidation. Il y a celles qui peuvent intervenir quand la technologie n’est pas encore mature, et celles qui apparaissent après. Par exemple, si l’on prend le mécanisme de consolidation de l’industrie aéronautique, elle est postérieure à la maturité technologique. Lorsque nous avons créé l’Airbus A300, nous savions déjà faire voler des avions.
Pour le quantique, nous sommes dans le premier cas, car la technologie n’est pas encore mature. Quelques acquisitions ont marqué 2025. Il y a IonQ (une entreprise basée dans le Maryland) qui a mis la main sur Oxford Ionics, une start-up du Royaume-Uni. C’est la plus grosse acquisition en valeur, un milliard de dollars. On peut aussi citer l’acquisition d’Atlantic Quantum par Google. Enfin, il y a presque un an, Alphabet (la maison mère de Google) et SoftBank Group Corp. ont investi dans QuEra Computing Inc cité plus haut.
Quel est l’objectif de ces acquisitions ?
Des constructeurs ont abandonné une sous-filière de qubit pour acheter un concurrent d’une autre sous-filière. Dans le IonQ/Oxford Ionics, nous passons du contrôle des qubits par laser au contrôle par micro-ondes. Avec Google/Atlantic Quantum, il s’agit du passage du transmon au fluxonium, même si cette transition prendra du temps. IonQ continue son marché avec une grosse acquisition à presque 2 milliards de dollars avec SkyWater Technology qui produit des wafers en silicium (200 mm), de la photonique et aussi des composants supraconducteurs, comme les puces du Canadien D-Wave. Récemment, D-Wave a acquis Quantum Circuits Inc, pour remplacer sa technologie de qubits fluxoniums interne par celle du « dual rail » de ce dernier.
L’Europe fait-elle le poids face aux États-Unis d’un point de vue technologique, financier et industriel ?
La comparaison entre l’Europe et les États-Unis n’est pas technologique, mais financière et industrielle. Le financement public de la recherche dans le quantique est supérieur en Europe vs les USA. Mais, bien que l’Europe possède des acteurs solides, souvent très innovants sur le plan scientifique, ils restent fragmentés et sous-dimensionnés face à des entreprises américaines capables d’investir massivement et d’absorber leurs concurrents.
Les start-up américaines lèvent des fonds plus facilement grâce au mécanisme du SPAC (« Special-purpose acquisition company », en français « société d’acquisition à vocation spécifique ») suivi d’une introduction en bourse. C’est une société sans activité opérationnelle, mais qui peut lever des fonds auprès du marché des actions sans proposer de business plan. IonQ, Rigetti, D-Wave sont passés par là. Infleqtion, SEEQC et Horizon Quantum sont en train de le faire. IonQ a amassé 3 milliards de dollars de cash grâce à l’envolée de son cours de bourse. Cela crée un déséquilibre vis-à-vis de l’Europe. D’où l’intérêt de réflexions en cours sur la création de fonds européens capables de financer ce genre de deep-techs.
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