
Le Canada est sans cesse dépeint comme écrasé par son voisin américain. Dans une célèbre métaphore, Pierre Elliott Trudeau, premier ministre (1968‑1979, 1980‑1984), l’avait résumé ainsi, dès 1969 : « C’est comme dormir avec un éléphant. Si douce et placide que soit la bête, on subit chacun de ses mouvements et de ses grognements. » En 2026, la bête est tonitruante et casse tout. Mais le voisin canadien, lui, cherche désormais à quitter le lit. Car dans le monde d’aujourd’hui, selon les mots du premier ministre actuel, Mark Carney, au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, le 20 janvier, citant l’historien grec Thucydide, « les forts agissent selon leur volonté et les faibles en subissent les conséquences ». Le Canada est donc à la recherche d’une troisième voie, pour peser face aux puissances hégémoniques, à l’heure où l’ordre international s’efface.
« Ses mots ont fixé une réalité que les Canadiens ressentent mais n’exprimaient pas forcément, ce qui peut réconforter », estime Asa McKercher, titulaire de la chaire Relations Canada-Etats‑Unis à l’université St. Francis Xavier, en Nouvelle-Ecosse. Le discours de l’ex‑patron de la Banque d’Angleterre (2013-2020), d’une précision chirurgicale, a acté un changement d’ère : Donald Trump n’est pas une parenthèse. Adieu la pax americana et l’âge des traités internationaux – plus ou moins – respectés.
Ses mots tournent aussi la page du Canada de l’ère Justin Trudeau (2015‑2025), perçu comme candide sur la scène internationale. L’ex-premier ministre s’était notamment fait sévèrement recadrer en 2022 par le président chinois Xi Jinping, lors d’une altercation filmée, pour avoir divulgué à la presse le contenu d’une conversation entre eux. Et son voyage en Inde, en 2018, avait tourné au fiasco absolu. « L’échec de la campagne de Justin Trudeau pour obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies l’illustre : il y avait beaucoup de maladresses derrière de hautes ambitions », note Asa McKercher. Le Canada version Mark Carney adopte, lui, une realpolitik assumée, flexible sur les principes, reconnaissant, à Davos, que tous les partenaires du pays « ne partagent pas nécessairement l’ensemble de [ses] valeurs ».
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