
Économie et Politique
La chronique de Jean-Michel Lamy
“Vous avez le devoir d’agir lorsque plus rien ne marche. Au milieu du chaos, vous, les militaires, vous êtes le dernier rempart.” Ces propos, signés d’Emmanuel Macron chef des armées, s’adressaient à des soldats trop souvent pénalisés par une condition budgétaire peau de chagrin. Le propos prend une autre portée lorsqu’il est appliqué à la donne géo-guerrière de la deuxième moitié du XXIe siècle. Le conflit armé gagne toutes les zones géographiques. Une préparation à la contre-offensive est nécessaire.
Qui perd la guerre économique perd toutes les autres guerres
La terrifiante nouveauté tient à l’irruption d’agendas “d’invasion” agités par Pékin et Moscou. La terrible alarme tient à une France déboussolée budgétairement parlant. Et l’histoire ne ment pas. Qui perd la guerre économique perd toutes les autres guerres. C’est pourquoi l’exécutif cherche à conforter un réarmement moral d’atmosphère tout en sanctuarisant les crédits pour l’armement. Alors les chefs d’état-major successifs montent au créneau devant l’opinion et Matignon soumet aux députés, le 1er décembre prochain, un vote consultatif sur le seul budget de la défense. Avec l’espoir d’un effet d’entraînement sur les autres domaines ministériels. Quel étrange moment politique.
Le réveil des Français passe par la compréhension du profond défi lancé par le régime russe au fonctionnement même de la démocratie européenne.
Pendant ce temps, les services de renseignement européens convergent pour décrire un horizon stratégique radicalement déstabilisant. De la part de la Chine pour une attaque sur Taïwan d’ici trois ans. De la part de la Russie pour tester les frontières est de l’Otan d’ici trois-quatre ans également. Jusqu’à présent, ces jeux de guerre restaient confinés aux cartes dressées par les états-majors. L’objectif des alertes lancées par les chefs militaires suprêmes vise à déclencher une prise de conscience des citoyens face aux menaces. Ou mieux, une “adhésion des âmes” à la défense de la patrie. Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? Qu’un effort d’armement au détriment d’autres types de crédits devient envisageable. Que le renforcement de la relation “armées-Nation” fait partie de la crédibilité de la force de frappe des armes françaises.
Fabien Mandon, le chef d’état-major des armées (CEMA), a symbolisé le lancement de cette campagne médiatique. Le 18 novembre dernier, il a parlé devant le Congrès des maires comme on parle devant un carré d’officiers. “Les soldats tiendront dans leur mission s’ils sentent que le pays tient avec eux. Si notre pays flanche, parce qu’il n’est pas prêt à perdre ses enfants – par ce qu’il faut dire les choses –, à souffrir économiquement – parce que les priorités iront à de la production de défense par exemple –, si on n’est pas prêt à ça, alors on est en risque”, a déclaré le général Mandon.
Hisser le niveau opérationnel des forces conventionnelles
Au lieu de susciter indignations et accusations de va-t-en-guerre, l’ensemble du “discours Mandon” devrait être lu dans tous les lycées. Comment convaincre ? Le réveil des Français passe par la compréhension du profond défi lancé par le régime russe au fonctionnement même de la démocratie européenne. La résistance du peuple ukrainien contre le rouleau compresseur totalitaire de Moscou témoigne du refus du retour à l’enfermement politique d’avant la chute du mur de Berlin en 1989.
Un chef politique largement désavoué par l’opinion a forcément du mal à entraîner un peuple en tant que chef des armées.
Mais la Russie a plus d’un piège dans sa panoplie. Le Kremlin prétend porter les vraies valeurs de l’homme blanc face à la décadence de l’Occident collectif (terminologie poutinienne). Sans doute est-ce pour cette raison que des courants politiques choisissent de placer l’islamisme en première menace existentielle. En tout cas, “l’attachement à la liberté de pensée individuelle” n’est retranscrit tel quel dans aucun article de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030.
Il reste que la LPM vise à hisser le niveau opérationnel des forces conventionnelles. La grande leçon de la guerre en Ukraine est en effet que la défense des intérêts vitaux de la Nation par la dissuasion nucléaire n’est qu’une garantie ultime. La réalité du terrain est autre. Elle peut prendre la forme de la guerre de haute intensité. Là c’est clair, le stock de munitions tricolores est épuisé au bout de six jours. Elle prend aussi la forme d’une guerre hybride et informationnelle menée par la Russie. Là il s’agit d’attaques cyber, d’incursions dans l’espace aérien de l’Otan, d’un sabotage avéré de lignes ferroviaires en Pologne.
S’habituer à un “continuum de conflictualité”
Au micro de RTL, le 25 novembre, Emmanuel Macron décrivait “une grande montée de tensions avec la Russie”. Le chef de l’État demandait aux Français d’arrêter de penser aux cases “paix” ou “guerre” mais de s’habituer à un “continuum de conflictualité”. Et de rappeler que tout signal de faiblesse confortera “la puissance impériale que veut devenir Moscou”. Dans cette perspective, l’Élysée vante une bonne intuition qui a conduit à doubler les crédits militaires entre 2017 et 2027. Dont acte. Sous réserve du rythme de l’inflation et de commandes d’armement pas toujours suivies de crédits de paiements. Sous réserve d’une stratégie militaire française qui a des objectifs, mais pas de posture stratégique globale incluant le panel des contrechocs.
Sous réserve surtout d’une bataille des convictions qui est loin d’être gagnée. Le président du groupe de la gauche démocrate et républicaine à l’Assemblée nationale, Stéphane Peu, député de Seine-Saint-Denis, dénonce une “surenchère belliciste et une rhétorique guerrière”. Il n’est pas le seul. Un chef politique largement désavoué par l’opinion a forcément du mal à entraîner un peuple en tant que chef des armées. Il n’est pas sûr que l’annonce de la mise en route d’un service national volontaire de dix mois renverse la vapeur. Il est sûr en revanche que ce geste renforcera le nécessaire lien armées-Nation.
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