Linguiste, vous coordonnez depuis 2022 le projet Prosophon. Quelle est la genèse de ce projet ?
Grégory Miras1 Au début, c’était une recherche exploratoire pour mieux comprendre la manière dont les discriminations sur les accents dits « étrangers » évoluent et se développent en France hexagonale. De nombreux travaux à ce sujet ont été menés à l’international, notamment au Canada, mais la question des discriminations, notamment sur l’accent, dépend beaucoup des relations avec la langue du pays et avec les autres langues. Nous voulions donc contribuer à la compréhension de ces mécanismes dans le contexte très particulier de la France hexagonale et du français.
Quelle a été votre méthodologie ?
G. M. La première phase a consisté en une trentaine d’entretiens semi-directifs et compréhensifs avec des recruteurs et des candidats, c’est-à-dire en leur laissant la possibilité de verbaliser la manière dont ils ont construit leurs expériences avec les accents dans le monde professionnel. Nous avons fait le choix du qualitatif plutôt que du quantitatif, afin d’éviter le phénomène de « masquage » : lorsqu’ils remplissent un questionnaire, les gens ont tendance à dire qu’ils sont inclusifs, qu’ils n’ont pas de pratiques discriminantes. Or nos entretiens montrent que les gens, notamment les recruteurs, sont très sensibles et formés aux discriminations, notamment le racisme et le sexisme, mais n’ont jamais été amenés à réfléchir à celles portant sur la langue, et encore moins sur l’accent.
La deuxième phase, que nous venons de lancer, consiste à agir sur les recrutements professionnels. Ainsi, nous avons déjà mis en place, à l’université de Lorraine, une sensibilisation pour les étudiants futurs responsables en ressources humaines.
Que se passe-t-il lorsqu’on entend quelqu’un parler français avec un accent « étranger » ?
G. M. Les travaux en neurocognition montrent d’abord que notre cerveau [9], qui tente sans cesse d’anticiper, réagit lorsqu’il est face à des formes qui dévient des attendus. Le deuxième processus cognitif à l’œuvre, c’est la catégorisation. Pour comprendre son environnement, notre cerveau essaie de le catégoriser. Dès qu’il perçoit une autre façon de s’exprimer, il essaie de la mettre dans une boîte grâce à ce qu’il connaît déjà.
Par exemple, certaines personnes identifient très facilement un accent qu’on appellerait « arabophone », car leur contexte socioculturel fait qu’elles rencontrent beaucoup cette façon de parler. Mais d’autres études montrent des scores bas d’identification de l’accent dit « portugais », à la fois parce qu’on l’entend moins qu’auparavant, mais aussi parce que les auditeurs ont des attendus stéréotypés qu’ils ne retrouvent pas dans la réalité. En définitive, ce que révèlent les études de perception, c’est que si on n’a pas d’indicateur autre que la matière sonore, on n’est vraiment pas bon pour identifier les accents !
Dans vos travaux, vous évoquez le « construit d’accent », de quoi s’agit-il ?
G. M. Il y a deux manières d’aborder la question des accents. On peut considérer que c’est quelque chose de mesurable et tangible, donc on va d’abord enregistrer des personnes qui parlent avec ce qu’on appellerait un accent, puis analyser acoustiquement ce qui se passe. Notre approche, elle, considère l’accent comme un construit, c’est-à-dire qu’il dépend principalement des compétences de l’auditeur plutôt que de ce que produit le locuteur. Donc c’est très relatif !
Moi qui viens d’Avignon, lorsque je retourne dans le Sud, mes proches estiment que je n’ai pas d’accent, ou que j’ai le même qu’eux. En revanche, lorsque je suis en Lorraine et que je (re)prends mon accent du Sud, on va juger que j’ai un accent. On voit bien qu’en fonction des situations et des contextes, nos accents ne sont pas perçus de la même manière et n’ont pas la même implication sociale. C’est donc quelque chose de construit socialement et cognitivement, plutôt qu’une réalité tangible qui aurait toujours la même valeur.
L’accent français « standard » est donc un mythe ?
G. M. Les chercheurs en phonétique utilisent plutôt la notion de « français de référence », qui renvoie à ce qui serait universel entre toutes les façons de parler le français dans la francophonie [11]. Mais un français « neutre », non, ça n’existe pas. Historiquement, en revanche, la « norme » a toujours été définie par les groupes dominants, de la cour de France aux médias contemporains.
Cette absence de diversité d’accents dans les médias, c’est une spécificité française ?
G. M. D’après mes collègues Myriam Dupouy et Adam Wilson, qui travaillent sur les idéologies linguistiques (les représentations qui circulent dans la société avec un impact politique et qui influencent notre manière de considérer les langues), c’est effectivement une particularité française, qui s’explique par la centralisation.
Pour construire et fédérer la société française, on a diffusé l’idée d’un monolinguisme, donc que tout le monde devait parler de la même manière pour être un « bon » Français et se faire comprendre – a contrario des sphères anglophones, où l’on reconnaît que l’anglais est pluricentrique. Et plutôt que d’admettre que les rapports hiérarchiques de classe influencent notre perception de tel ou tel accent, on tente de rationaliser en prétextant la compréhensibilité.
Y a-t-il réellement un lien entre accent et compréhensibilité ?
G. M. Lorsqu’on forme des recruteurs, on leur explique qu’il y a trois échelles d‘évaluation des accents. D’abord, ce qu’on appelle en anglais « accentedness », c’est-à-dire le degré d’accent : pas du tout, un peu, beaucoup. La deuxième échelle, c’est l’intelligibilité, qui se mesure par la capacité à transcrire exactement chaque mot entendu.
Enfin, celle qui nous intéresse le plus dans nos travaux, c’est la troisième échelle, très importante et très subjective : la compréhensibilité. Quel est mon sentiment d’effort pour comprendre ce qui a été dit ? C’est une mesure qui dépend de compétences personnelles. En tant que formateur en français langue étrangère, j’entends beaucoup de façons de parler le français, donc j’ai très peu de problèmes de compréhensibilité dans ma vie de tous les jours.
Par ailleurs, les chercheurs n’ont jamais réussi à démontrer une relation causale entre ces trois échelles, c’est-à-dire que vous pouvez avoir un accent perçu comme très fort et être très compréhensible. En revanche, si vous êtes peu compréhensible, ça peut être, entre autres, lié à votre degré d’accent perçu.
Faut-il à tout prix tenter de gommer son accent lorsqu’on parle français ?
G. M. Dans l’histoire de la didactique de la prononciation, deux approches coexistent et créent une sorte de schisme. La première considère que corriger l’accent vers un français « standard » va faciliter l’intégration de la personne et la compréhension. Le problème, c’est que ça n’empêche pas de continuer à subir d’autres discriminations, liées à sa couleur de peau, par exemple. L’autre approche est plutôt communicative et consiste à dire que si la personne est comprise avec son accent, on ne va pas lui demander de le travailler. Mes travaux cherchent à montrer que ces deux approches sont nécessairement imbriquées en fonction des objectifs (professionnels, identitaires…) des apprenants, et qu’il faut les respecter.
Selon un sondage Ifop publié en 2021, 13 % des salariés avec un « accent marqué » rapportent qu’on leur a déjà demandé de le gommer.
G. M. C’est une étude marquante par sa dimension2 et qui renvoie justement aux idéologies linguistiques auxquelles s’intéresse Prosophon – et qui diffèrent en fonction des contextes nationaux. En France, les discours d’exclusion et les discriminations portent surtout sur les communautés arabophones issues du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne francophone, ainsi que sur les communautés d’Asie du Sud-Est. Alors qu’en Allemagne, ce sont les turcophones qui sont visés et, aux États-Unis, les communautés mexicaines hispanophones.
Femmes et hommes sont-ils égaux face à l’accentisme ?
G. M. Les études montrent clairement une intersectionnalité entre le racisme et l’accentisme, mais aussi entre le sexisme et l’accentisme. Pour un même accent, les femmes sont plus discriminées que les hommes. Souvent, l’accent est un prétexte, un déclencheur pour faire émerger d’autres formes de discrimination.
Comment ces discriminations « accentistes » se manifestent-elles dans l’accès à l’emploi ou dans la vie de tous les jours ?
G. M. Ce qui revient le plus, au quotidien, c’est ce qu’on appelle les « microagressions linguistiques ». C’est-à-dire l’accumulation de petites remarques sur notre accent, qui peuvent même être considérées comme positives par notre interlocuteur. Par exemple, demander : « Tu as un joli accent, tu viens d’où ? ». Une fois, ça va ; 10 fois dans la journée, tous les jours, ça devient problématique. D’autant plus lorsqu’on est passé par un processus de naturalisation de plus en plus complexe pour acquérir la nationalité française, alors qu’on vit en France depuis 20 ans.
Dans le milieu professionnel, c’est par exemple cette recruteuse qui, à la fin d’un entretien avec quelqu’un qui avait un accent – sur lequel elle n’a fait aucune remarque, puisqu’elle est formée – lui a demandé de manière très informelle : « J’ai remarqué que vous aviez un accent, d’où venez-vous ? » Elle a vu la personne se décomposer, qui a pensé que son accent allait peut-être poser problème, alors que pas du tout ! Concrètement, très peu de recruteurs nous ont dit frontalement : « Je ne veux pas quelqu’un avec un accent ». En revanche, beaucoup ont rationalisé en invoquant la compréhensibilité.
Une autre situation professionnelle intéressante, c’est l’enseignement. Dans les concours de recrutement, on a tendance à vouloir que l’enseignant soit un modèle de prononciation. Pourtant, la littérature scientifique n’a jamais démontré qu’en langues étrangères, l’accent de l’enseignant avait un impact direct sur la manière de s’exprimer des élèves ou des apprenants.
Comment est-ce que Prosophon sensibilise les recruteurs à l’accentisme ?
G. M. Nous travaillons notamment avec Anne Pignault, chercheuse en psychologie du travail, car il est très important d’inscrire nos travaux dans la transdisciplinarité et de ne pas nous limiter aux sciences du langage. Avec les recruteurs, on pratique plutôt le « debiasing » (de l’anglais bias, « biais »). On les sensibilise en leur expliquant ce qu’est un accent, en leur montrant un certain nombre d’études – notamment les résultats de Prosophon –, mais aussi avec des mises en situation issues de notre corpus d’entretien, où les futurs recruteurs doivent suggérer des outils pour réduire ou lutter contre ce phénomène de discrimination.
Plutôt qu’une forme de prescription, l’objectif premier de Prosophon est de développer une compréhension de ce qu’est l’accentisme, de réfléchir à partir de situations réelles afin de prendre conscience des biais, pour réduire petit à petit leur effet dans les pratiques professionnelles.
Quels sont les autres leviers de lutte contre l’accentisme ? Une proposition de loi en ce sens, adoptée par l’Assemblée nationale en 2020, est toujours en cours d’examen au Sénat…
G. M. Le projet Prosophon présente deux niveaux de réponse. Le premier est politique : il s’agit de reconnaître que l’accentisme est une forme de discrimination, qui doit et peut être combattue légalement. C’est important qu’il puisse y avoir des conséquences pénales, car on minimise beaucoup l’accentisme par rapport au racisme ou au sexisme.
En attendant, puisque ce n’est, de toute évidence, pas la priorité du gouvernement, nous préconisons une approche humaniste qui vise à donner des outils d’empouvoirement et d’agentivité à chaque individu, tout en respectant ses souhaits. Proposer par exemple un parcours d’émancipation, en exposant les problématiques autour des accents et en expliquant que l’accent n’impacte pas directement la compréhensibilité – mais qu’on peut travailler sur cette dernière ! C’est souvent un grand moment de soulagement pour les personnes que je forme. Mais si, au final, l’individu veut quand même gommer son accent pour diverses raisons, il faut l’accompagner. C’est de l’empouvoirement, d’être capable d’expliquer pourquoi on veut faire quelque chose.
L’Éducation nationale et les médias ont-ils aussi un rôle à jouer ?
G. M. Il est certain qu’en n’habituant pas notre cerveau à entendre différentes formes sonores, il va continuer à réagir comme s’il était compliqué de traiter cette variation. Donc, en effet, ça devrait commencer dès l’école et dès la formation en langues. En plus d’être un objectif phonologique ou phonétique, c’est tout simplement un objectif de réalité, car dans la vie de tous les jours, en France, on entend différentes façons de s’exprimer.
Consultez aussi
Anatomie d’une langue en mouvement [15]
Une BD pour comprendre comment les langues structurent la réalité [16] (blog Focus Sciences)
Pourquoi les stéréotypes ont la peau dure [17]
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