Tribune. Élevage d’insectes : les leçons d’un mirage industriel

Ce désastre n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une série de faillites majeures qui frappent le secteur à l’échelle mondiale : Enorm Biofactory au Danemark, Aspire Food Group au Canada, Beta Hatch aux États-Unis, Inseco en Afrique du Sud. Le sud-ouest de la France n’a pas été épargné. Dès 2018, Entomo Farm, startup girondine basée à Libourne et pionnière de l’élevage d’insectes en France, a été placée en liquidation judiciaire malgré plusieurs levées de fonds et le soutien d’investisseurs de renom. Agronutris, fleuron français toulousain ayant construit une usine à plus de 100 millions d’euros à Rethel, a été placée en sauvegarde début 2025 avant d’être repris par la Compagnie des Insectes. Le site toulousain a néanmoins fermé, entraînant une trentaine de licenciements. Même Innovafeed, considéré comme l’acteur français le plus solide, affichait 35 millions d’euros de pertes en 2024 pour seulement 5 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le schéma se répète : des promesses ambitieuses, des financements publics et privés massifs, puis l’impasse économique.

« Prétendre que l’élevage d’insectes révolutionnera notre alimentation relève du mirage »

Car le problème est structurel. La promesse d’économie circulaire, nourrir les insectes avec nos déchets, s’est heurtée à des soucis logistiques et pratiques, ainsi qu’à la réglementation européenne qui interdit pour des raisons sanitaires l’utilisation de la plupart des déchets alimentaires pour nourrir les insectes. Les industriels utilisent en réalité des coproduits agricoles de qualité, comme le son de blé, entrant en concurrence directe avec l’alimentation animale conventionnelle. Résultat : selon une étude publiée dans « Food and Humanity », la farine d’insectes coûte deux à dix fois plus cher que ses alternatives, farine de poisson ou de soja.

L’argument environnemental ne résiste pas davantage à l’examen. Une étude commandée par le gouvernement britannique, passant en revue 50 publications, conclut que la farine d’insectes émet de 5 à 13 fois plus de gaz à effet de serre que la farine de soja. En climat tempéré européen, les besoins de chauffage entre 25 et 30 °C alourdissent considérablement le bilan énergétique, et ce sont d’ailleurs les coûts de l’énergie que plusieurs entreprises du secteur ont invoqués pour justifier leurs difficultés. Quant à l’alimentation humaine, au-delà du dégoût que les produits à base d’insectes suscitent, ceux-ci remplacent dans l’immense majorité des cas des ingrédients végétaux déjà peu polluants, augmentant l’empreinte carbone plutôt que de la réduire.

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