Une programmation de l’énergie déjà controversée

Economie et Politique,
La chronique de Jean-Michel Lamy

Le diplomate du perron de Matignon, Sébastien Lecornu, a signé un armistice très provisoire avec les combattants de la nouvelle guerre du feu. Après avoir obtenu une non-censure sur le projet de loi du budget de l’État, le Premier ministre obtient la passivité majoritaire du Palais-Bourbon sur le décret qui détaille le mix énergétique de la France d’ici à 2035. La cohérence d’ensemble est reconnue par le Medef qui “salue un cadre clair”. Malgré des hypothèses incertaines, l’agencement exposé entre les sources d’énergie aura un effet stabilisateur sur les calculs de rentabilité des filières. Alors, tous satisfaits ? En réalité, chacun fourbit ses armes pour les prochains rounds.

Inverser la proportion 60% fossile/40% décarboné

Les à-côtés ignorés par la PPE 3 (programmation pluriannuelle de l’énergie) mobiliseront beaucoup les opinions publiques. Qu’il s’agisse du rythme d’électrification du pays ou de la levée des fonds nécessaires au financement de si vastes chantiers. En préalable, Roland Lescure, le ministre de l’Économie, aura décrit avec minutie les équations incontournables dont tous les courants politiques devraient se pénétrer.

L’objectif premier est de sortir de la dépendance au pétrole et au gaz. Cette dernière aura coûté l’an dernier en importations une soixantaine de milliards d’euros contre 120 milliards au pic de la crise de 2022 consécutive à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le fossile correspond à 60 % de l’énergie totale consommée pour 40 % de décarbonée “et produite chez nous”. L’intention est d’inverser la proportion dès 2030 et même d’arriver à 70 % de part décarbonée en 2035. Une grande ambition ! Pour encourager le mouvement, le ministre précise que “notre électricité est 36 % moins chère qu’en Belgique, 40 % qu’en Allemagne et 50 % qu’en Italie”.

“L’objectif premier est de sortir de la dépendance au pétrole et au gaz”

Bercy balise ensuite un sentier de production atteignant entre 650 et 693 TWh (térawattheure) en 2035 contre 544 TWh l’an dernier. En 2025, le parc nucléaire aura fourni 373 TWh sans être au maximum de ses capacités alors qu’en face la consommation totale plafonne. La “modulation”, l’obligation imposée aux centrales nucléaires de ralentir leurs activités afin de laisser aux énergies renouvelables (EnR) l’opportunité de vendre leur électricité, pèsera selon EDF des milliards d’euros. Ce ralentissement “volontaire” fragilise les centrales.

Relance nucléaire et subventions des renouvelables

De fait, les difficultés commencent avec la mission impartie à chaque filière. Versant nucléaire, nul ne peut ignorer la versatilité d’un Emmanuel Macron signant l’arrêt de deux réacteurs de Fessenheim tout en prévoyant d’en fermer douze autres pour complaire au parti écologiste. Depuis un discours à Belfort en 2024, le président a inversé le processus. La PPE3 confirme la construction de six EPR2 et la mise à l’étude de la réalisation de huit réacteurs supplémentaires. Au passage, la durée de vie du parc existant est prolongée au-delà de soixante ans. Cette description n’est apaisante que de loin. Le devis prévisionnel des EPR estimé fin décembre par EDF à 72,8 milliards d’euros ne peut que susciter le doute méthodique. Sans parler des délais de mise en route, douze ans ou plus.

“Le devis prévisionnel des EPR estimé fin décembre par EDF à 72,8 milliards d’euros ne peut que susciter le doute méthodique. Sans parler des délais de mise en route”

Versant EnR, Matignon a abandonné toute idée de moratoire au bénéfice d’une politique des petits pas. Sinon le partenaire PS votait la censure ! Pour l’éolien terrestre, le compromis privilégie le renouvellement du matériel. Pour l’éolien en mer, la cible porte sur une augmentation mesurée de 15 gigawatts (GW) en 2035. Pour le solaire photovoltaïque, la dynamique va se tasser pour viser une fourchette de 55 à 80 GW d’ici neuf ans. “À l’horizon 2035, nous multiplions par 2,7 la production des EnR et pourtant ça coûtera moins cher à l’État”, plaide le ministre de l’Économie en réponse aux oppositions qui dénoncent le puits sans fonds des subventions.

Une PPE déjà controversée

Ce “parfait” schéma va connaître une vie agitée. Est déjà prévue une clause de revoyure en 2027. Le nucléaire civil sera toujours pour une partie de l’opinion publique sur le banc des accusés. “Préférons-nous le risque d’un accident nucléaire et la gestion de déchets irradiés à un développement plus important d’éoliennes et de fermes solaires ? Jusqu’à quel point acceptons-nous de changer nos modes de vie pour réduire notre consommation ? Donnons-nous la priorité au développement d’une production plus répartie sur le territoire, quitte à ce qu’elle soit plus chère ?” argumente l’association Attac.

“Marine Le Pen: “Cette troisième PPE ruinera notre économie, en particulier notre industrie et notre agriculture, parce qu’elle confirme une explosion des coûts”

Dans un brûlot daté du 12 février contre le tracé énergétique de Matignon, Marine Le Pen préfère affirmer que “cette troisième PPE ruinera notre économie, en particulier notre industrie et notre agriculture, parce qu’elle confirme une explosion des coûts”. Les députés du RN vont d’ailleurs demander une “mission flash” pour enfin disposer d’une facture globale. Les subventions aux énergies intermittentes (EnR) sont dans le champ de tir du RN. Elles augmentent quand les prix de marché de l’électricité baissent – et inversement. Marine Le Pen en conclut que, dans tous les cas, entreprises et consommateurs passeront à la caisse.

‘Trésor-Éco’ de février, la revue de la direction du Trésor, réplique que pour le solaire et l’éolien le mécanisme “vise à améliorer la rentabilité des investissements”. Les auteurs relaient la défense de Roland Lescure en assurant que les nouvelles technologies et le remplacement de “vieux contrats” procureront de fortes économies à l’échéance 2035. À la présidentielle, les électeurs auront du mal à trouver leur chemin dans ce dédale.

Au demeurant presque secondaire en regard des enjeux du plan national d’électrification des usages (transports, etc.) publié ce 17 février. Rater ce tournant ruinerait pour de bon le “compromis Lecornu”. Sans l’acceptation des élus locaux et des Français sur l’ajustement de leur consommation d’électricité au niveau d’offre programmé par la PPE, le système électrique disjonctera.

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