Le grand public le sait peu : certaines pathologies potentiellement graves sont plus fréquentes chez la femme que chez l’homme, voire plus sévères. Comprendre les mécanismes moléculaires à l’origine de ces différences s’avère crucial pour développer des thérapies adaptées au sexe du patient.
Les maladies auto-immunes font ainsi partie des pathologies qui affectent davantage les femmes. C’est le cas de la sclérose en plaques [6], qui touche le cerveau [7] et la moelle épinière, et peut induire des troubles visuels, des douleurs et des problèmes de motricité ; de la polyarthrite rhumatoïde, une maladie inflammatoire à l’origine notamment de douleurs, raideurs et gonflement articulaires ; ou encore du lupus, qui peut provoquer douleurs articulaires, éruptions cutanées ou atteintes graves des reins. Comme leur nom l’indique, ces maladies sont dues à une immunité trop forte qui se retourne contre l’individu en ciblant ses propres tissus et organes : la myéline (la gaine qui protège les fibres nerveuses) pour la sclérose en plaques ; les articulations dans le cas de la polyarthrite rhumatoïde ; divers organes (articulations, peau, reins, poumons…) pour le lupus, etc.
« Les femmes ont tendance à avoir des réponses immunes plus robustes que les hommes, décrypte la biologiste Céline Morey, qui étudie les causes des biais de sexe dans les maladies auto-immunes au sein du laboratoire Épigénétique et destin cellulaire1. Cela leur permet de mieux répondre aux vaccins et d’être globalement plus résistantes à différents types de pathogènes tels que virus ou bactéries. »
Mais cette immunité forte a un revers de médaille : une prédisposition accrue aux maladies auto-immunes, puisque 80 % des patients concernés par ces pathologies sont des femmes.
Chromosomes XX et immunité XXL
En 2024, Céline Morey et ses collègues ont démontré l’implication d’un phénomène biologique appelé « inactivation du chromosome X ». Deux chromosomes sexuels déterminent le sexe d’une personne : le chromosome X et le Y. Les personnes de sexe masculin ont un seul X (et un Y), celles de sexe féminin en ont deux (XX). Or ce chromosome, plus grand que le Y, est connu pour être riche en gènes impliqués dans le système immunitaire.
Dès le début du développement embryonnaire et tout au long de la vie adulte, l’un de ces X est réprimé aléatoirement dans chacune des cellules des femmes. C’est le processus d’inactivation du chromosome X, qui remet à égalité les deux sexes en termes du nombre de gènes exprimés sur le X. Cependant, certains gènes échappent à cette inactivation de façon partielle ou totale… Ce qui pourrait contribuer à une surexpression de plusieurs gènes impliqués dans l’immunité et rendrait celle-ci trop réactive.
Pour vérifier cette thèse, Céline Morey et ses collègues ont provoqué chez des souris femelles des défauts d’inactivation d’un des deux X. Lesquels ont notamment touché des gènes de la famille des récepteurs Toll-like (TLR), connus pour contribuer à l’apparition de maladies auto-immunes lorsqu’ils sont suractivés. Le résultat ne s’est pas fait attendre : les rongeurs ont développé des signes d’inflammation typiques du lupus, comme l’augmentation de la taille de la rate et du nombre de certaines cellules immunitaires dans le sang.
Prochaine étape pour les chercheurs : tenter d’identifier précisément les gènes qui, lorsque leur inactivation est levée, contribuent aux symptômes du lupus. « Cibler ces séquences génétiques pourrait diminuer la gravité de cette maladie ou éviter son apparition chez les femmes », estime la chercheuse. Une stratégie qui pourrait aussi s’appliquer à d’autres maladies auto-immunes.
Le rôle des hormones sexuelles
Un autre type de maladies liées à une immunité trop forte affecte particulièrement les femmes : les allergies [11] – où le système immunitaire attaque des substances à la base inoffensives telles que cacahuète, œuf, poisson, pollen, poussière…. Depuis quelques décennies, la fréquence de ces maladies explose et touche désormais 25 à 30 % de la population.
L’équipe de Sophie Laffont-Pradines, immunologue à l’Institut toulousain des maladies infectieuses et inflammatoires2, s’intéresse à l’asthme allergique. Cette inflammation de la muqueuse des bronches pulmonaires déclenchée par des allergènes induit essoufflement, toux, difficultés respiratoires et respiration sifflante. « Avant la puberté, les garçons sont davantage affectés par cette pathologie, expose la biologiste. Puis, à l’âge adulte, elle touche deux fois plus de femmes que d’hommes. De plus, les femmes développent des formes plus sévères. »
L’origine de cette inversion de tendance ? Les travaux de Sophie Laffont-Pradines et de ses collègues pointent les androgènes, des hormones dites souvent « mâles », dont le taux augmente à la puberté chez les garçons, mais pas chez les femmes. Lors de deux études récentes portant respectivement sur la souris et sur des patients asthmatiques, les chercheurs ont mis en évidence que les androgènes protègent de l’asthme allergique en inhibant directement la prolifération et les fonctions d’une population de cellules immunitaires cruciales dans la réaction inflammatoire sous-tendant cette maladie : les cellules lymphoïdes innées de type 2.
Ce résultat indique que les hormones sexuelles semblent jouer un rôle plus important qu’imaginé jusqu’alors dans les biais de sexe en santé… Et apporte un espoir : « Le développement de molécules capables de mimer l’action des androgènes – en se fixant sur leur récepteur cellulaire – pourrait mener à des traitements capables de diminuer la fréquence et la sévérité de l’asthme allergique chez les femmes », explique la chercheuse.
Des cancers plus sévères
Mais il n’y a pas que les maladies liées à une immunité suractivée. Certains cancers [13] considérés jusqu’à présent comme non hormono-dépendants (c’est-à-dire non favorisés par les hormones sexuelles) seraient en réalité influencés par ces dernières.
C’est ce que viennent confirmer de récents travaux de Véronique Delmas et Lionel Larue, biologistes au laboratoire Signalisation, radiobiologie et cancer3. Les scientifiques ont analysé l’incidence de 24 cancers dans 185 pays. Constat : entre la puberté et la ménopause [14], une période où les femmes sont soumises à de forts taux d’œstrogènes (hormones féminines), pas moins de 13 cancers sur 24 sont plus fréquents chez les femmes que chez les hommes du même âge.
« C’est le cas notamment du mélanome, le cancer de la peau le plus grave, mais aussi des cancers de la thyroïde, de l’estomac, ou encore de la glande salivaire, précise Véronique Delmas. Ainsi, les femmes âgées entre 20 et 54 ans ont jusqu’à deux fois plus de risques de développer un mélanome que les hommes du même âge. »
Les chercheurs ont également découvert une cascade de réactions biochimiques jusqu’alors inconnue, qui lie les œstrogènes à l’augmentation du risque de dissémination des tumeurs – et donc d’aggravation de ces cancers. « Cibler ce mécanisme régulé par les hormones féminines pourrait ouvrir la voie à de nouvelles approches thérapeutiques », espère Véronique Delmas.
Deuxième maladie la plus crainte par les Français après le cancer, la maladie d’Alzheimer [15], causée par une lente dégénérescence des neurones, touche 1 million de Français, dont 60 % de femmes, selon la Fondation recherche Alzheimer. Au cours de leur vie, les femmes auraient environ deux fois plus de risques de développer cette maladie responsable d’une détérioration progressive de la mémoire, du langage et des capacités cognitives. Parmi les explications explorées par la recherche : la moindre capacité de la microglie féminine (un ensemble de cellules formant le système immunitaire du cerveau) à lutter contre la formation des plaques d’amyloïde, ces dépôts qui s’accumulent entre les neurones et empêchent leur bon fonctionnement.
Si les premiers résultats sont encourageants, la recherche sur les maladies présentant des biais de sexe ne fait que commencer. ♦
___________________________________________________________
Covid long et menstruations
Touchant environ 4 % des Français, le Covid [16] long est défini comme une persistance de symptômes au-delà de trois mois après l’infection. Fatigue, essoufflement, difficulté à se concentrer, douleurs musculaires… Globalement, ses symptômes sont les mêmes chez la femme et chez l’homme. À une différence près : chez la femme, il provoque également des règles plus abondantes ou plus longues.
C’est ce que vient de révéler une vaste étude conduite sur plus de 12 000 femmes britanniques par Alexandra Alvergne, de l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier4. « Ces règles anormales pourraient être liées à la surproduction de la 5α-dihydrotestostérone, une hormone impliquée dans la production et la migration des cellules de l’endomètre, la muqueuse qui tapisse l’utérus, lors des menstruations, explique la scientifique. Et elles pourraient être exacerbées par une réaction inflammatoire. En effet, nos analyses montrent une augmentation de la production de molécules favorisant l’inflammation pendant les menstruations de ces femmes touchées par le Covid long. » Reste désormais à établir rigoureusement le lien de cause à effet. ♦
Consultez aussi
Santé des femmes, le grand oubli [17]
Contre les violences sexuelles, les neurosciences en renfort [18]
Cet article a été publié en premier sur https://lejournal.cnrs.fr/articles/ces-maladies-qui-touchent-davantage-les-femmes